Entrelacs, les habits du rituel

Gilles Bechet
17 juin 2023

Comment le textile participe au rituel transformation de celui ou celle qui le porte ou intercédant avec d'autres univers, c'est ce que nous montre cette copieuse exposition au Musée international du Carnaval et du Masque de Binche. Jusqu'au 24 septembre.

Les riches collections du Musée international du Carnaval et du Masque de Binche nous font voyager sur cinq continents en explorant le rôle du masque dans les pratiques rituelles. Mais dans ces moments de communion intense et de suspension du temps, le masque n'est jamais seul entre le visible et l'invisible. Le vêtement, et plus généralement le tissu, jouent un rôle primordial pour aider celle ou celui qui le porte ou qui en fait usage à se transformer, se protéger ou se montrer, ou encore à créer des passerelles avec d'autres lieux ou entités. C'est tout cela que nous montre Entrelacs, la passionnante exposition temporaire, riche de plus d'une centaine de pièces en provenance de musées partenaires comme de collections privées.


Une sculpture vivante

Le parcours se déploie sur deux étages, en s'intéressant aux différents modes d'action des textiles rituels sous le prisme de six thématiques. On voyage ainsi de Binche à Sumatra, du Bénin à Philadelphie. Côte à côte se retrouvent des pièces créées et utilisées dans différents époques et continents, soulignant ainsi les convergences de pratiques rituelles et magiques entre cultures.

La question qui sous-tend ce parcours et le questionnement des curatrices Patricia Gérimont et Lucie Smolderen, c'est comment le tissu agit en tant qu'acteur au sein du rituel, et aussi comment travaille-t-il pour rendre ce rituel efficace ? Avec les somptueux vêtements liturgiques issus des trésors de la collégiale Saint-Ursmer, toute proche, on est au cœur de la thématique. Le tissu transforme celui qui le porte. Le prêtre qui officiait revêtu de cette chasuble richement brodée aux fils d'or n'était plus tout à fait un homme, mais le relais du divin sur Terre.

Autre transformation et autre continent avec ce vêtement aux attributs féminins endossé par le jeune garçon Igbo au Nigéria, qui passait de l'autre côté du genre, le temps d'une cérémonie. Dans son costume, le derviche se transforme par son mouvement giratoire en une sculpture vivante qui tutoie le divin. Le tissu peut aussi se voir habité de vertus protectrices, comme c'est le cas des chemises talismanes d'origines très diverses. On peut voir une étonnante série de ces chemises récupérées par une ethnologue française dans une décharge à Dakar ou ces chemises couvertes soutras bouddhistes, comme en portent encore aujourd'hui sous leurs chemises policiers et chauffeurs de taxi en Thaïlande.

On pourra aussi admirer ces magnifiques chapeaux animaliers pour porter chance aux bébés en Chine, ou encore ce casque en tissu porté par les pompiers japonais de l'époque Meiji pour échapper au mauvais œil. Qu'il soit porté chez nous dans des cérémonies intimes ou protocolaires, le textile peut être une manière d'affirmer son autorité ou de se positionner socialement. C'est le cas dans les tenues d'apparat des magistrats ou des édiles politiques. L'autorité qu'incarne le vêtement n'est pas nécessairement dans la surenchère, comme le montre cette tenue blanche de roi du Bénin. Réalisée entièrement à la main par des tailleurs, détenteurs d'un technique ancestrale, elles sont aujourd'hui très recherchées par les classes supérieures, qui cherchent à endosser le pouvoir et l'autorité qui en émane.
 

La rencontre entre deux mondes

Les trois dernières sections présentent le textile dans son rôle transactionnel avec la communauté ou avec l'univers profane ou divin.
Il peut représenter le monde, agir comme une toile de fond comme dans un très beau tissu du Timor, du début du XXe siècle, qui représente la rencontre entre deux mondes, celui des dieux et celui de la société moderne. On y voit des silhouettes de personnages vêtus à l'occidentale, cohabiter sur le tissu avec des créatures surnaturelles, mi-humaines mi-animales.

Le tissu peut créer un espace sacré, que ce soit pour la prière ou pour la circoncision. Le tissu occupe une place centrale dans le mariage au travers de trousseau et de certaines pièces chargées de symboles. Quand on parle des liens du mariage, s'impose la métaphore qui associe le textile à l'union matrimoniale, ou encore à l'union de la chaîne et de la trame. Dans de nombreuses cultures, le trousseau est à la fois une charge et un honneur. Préparé et brodé de longues années avant l'union par la famille ou par la future mariée. En Chine, guidées par leur mère, les petites filles des populations Miao dans la province de Guizhou se mettent, dès le plus jeune âge, à broder et assembler une couverture qui sera la pièce centrale de leur trousseau. La qualité de la broderie étant une manière pour la jeune mariée de montrer son savoir-faire.


Un supplément d'énergie

La dernière étape du voyage, c'est la mort, où le textile intervient souvent dans les rituels qui entourent le décès. Il y a un peu moins d'un siècle, ces rituels étaient encore très codifiés chez nous, comme le montre la coiffe de deuil prêtée par le Musée de la Vie wallonne. Sobre et raffiné, la coiffe de tulle noire ornée de perles de jais devait être portée de longs mois après le décès du mari par la veuve dès qu'elle mettait un pied dehors.

Un seul tissu peut même parfois accompagner la vie de la naissance à la mort. Donné à la jeune fille enceinte dans les communautés du nord de Sumatra en Indonésie, ce tissu tissé coloré à l'indigo est chargé d'assurer une bienveillante protection tout au long de la vie. Après le décès, il servira à emballer les ossements, lorsqu'ils seront exhumés et transférés vers leur nouvelle demeure en les chargeant d'un supplément d'énergie et de bienveillance.

Tout au long de ce copieux parcours, on ne peut que constater la diversité des textiles et la convergence de certaines pratiques de par le monde, mais aussi la richesse, le raffinement et la singularité des techniques de broderie, de tissage et de coloration. Peut-être aussi qu'en sortant, on repensera à ses vêtements ou ses accessoires et à ce qu'ils disent de nous dans nos rituels quotidiens, ordinaires et extraordinaires.

 

Entrelacs
Textiles rituels
Musée du international du Carnaval et du Masque
Rue Saint-Moustier 10
7130 Binche
Jusqu'au 24 septembre 23
Du mardi au vendredi de 9h30 à 17h
Samedi et dimanche de 10h30 à 17h
www.museedumasque.be

 

Gilles Bechet

Rédacteur en chef

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz et COLLECT

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