Inextricables étreintes d'Eric Kengen

Manon Paulus
18 mars 2021

À la Zedes Art Gallery, on entre sans frapper. Une irruption qui n'a pas l'air de déranger outre mesure les personnages d'Eric Kengen. À peine se taisent-ils, en observant l’intrus de leur regard anonyme. Étreintes, caresses, empoignades : l'univers de gestes et de postures déployé par l'artiste s'expose une fois de plus jusqu'au 3 avril.

Les lèvres closes, les corps enlacés, mais le regard fixe, ces êtres étranges semblent vouloir nous prendre à témoin. De quoi ? On ne sait pas très bien, mais quelque chose se joue sous nos yeux. Quand on parle de « personnages » au pluriel, il faut bien sûr préciser qu'on l'entend à la sauce Kengen, c'est-à-dire comme les multiples clones d'une seule et même figure, qui hante le Belge depuis les années 1980. Le même crâne nu, les mêmes yeux noirs et ce vague sourire aux lèvres, peints encore et encore, sans qu'il parvienne à essouffler la démarche. Autodidacte, il s'est forgé dans l'exploration de cette effigie absolue. Fût-elle image paternelle, ou représentation archétypale de l'Homme, on comprend bien que c'est un peu lui-même que l'artiste met en scène. En tout cas, cette part de soi que l'on installe dans l'Autre. Ces personnages ôtés de tout particularisme sillonnent des décors eux-mêmes dénués de tout indicateur spatiotemporel. Comme les intempéries qui polissent lentement le paysage en emportant les éléments les plus friables, la pensée de Kengen évince l’anecdotique de son univers, pour laisser place à une mythologie personnelle. Frontale, mais mystérieuse.


Théâtre d'ambiguïté

Sur papier ou sur toile, les scènes intimes auréolées de gris côtoient des titans qui arpentent des espaces oniriques. On aperçoit même un Géryon, mythique homme à trois têtes, qui gesticule pendant que deux individus s'enlacent fermement. Des corps étirés, fusionnés, amputés, qui effleurent les limites de l'existence. Des mains qui caressent, empoignent, enlacent et explorent ainsi la nature du lien, de l'affect. Violente sensualité, silence assourdissant : on multiplie les oxymores pour parler de son travail. Car c'est dans ce théâtre d'ambiguïté que tout se joue. À nous, spectateurs, d'être troublés par cette intensité étrange, par ce regard profond et interrogateur qui perce nos défenses.
 

Eric Kengen
Zedes Art gallery
36 rue Paul Lauters
1050 Ixelles
Jusqu'au 3 avril
Du mercredi au vendredi de 12h à 18h
Samedi de 14h à 18h
https://www.zedes-art-gallery.be/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

Articles de la même catégorie