A Ernabella, des peintures conteuses de légendes

Mélanie Huchet
12 mars 2020

La Galerie Aboriginal Signature expose onze artistes nés entre 1950 et 1987, issus du plus ancien centre d’Art aborigène à Ernabella, une communauté située dans le APY land au sud de l’Australie. 

C’est en 1946, sous l’impulsion d’un mission presbytérienne, que le Centre d’Art d’Ernabella est créé. C’est ici-même que se développe la première expression aborigène artistique moderne. Les femmes y explorent d’abord la technique du batik sur soie ainsi que des tissages aux couleurs chatoyantes représentant des plantes (comestibles et médicinales) issues de leurs cueillettes. C’est plus tard, quand les hommes rejoignent à leur tour le centre d’art, qu’ils décident ensemble de créer des toiles à l’acrylique, célébrant les lieux de la création associée au Tjukurpa, signifiant le Temps du Rêve. Ce terme si poétique représente “le temps de la Création dans ses dimensions empiriques, spirituelles et immatérielles, une période portée par les histoires secrètes transmises par les initiés, qui ne cesse de s’accomplir jusqu’au présent. »

A la fin des années quarante, les artistes de l'Ernabella Center décident de raconter ces histoires sur de grands formats pour ne jamais oublier, laisser une trace de leur mémoire et de l’importance de ces territoires que leurs ancêtres leurs ont transmis, ainsi que les clés pour les comprendre. Une transmission ésotérique dont seuls les initiés pourront révéler tous les mystères. 

Des peintures habitées et codifiées

Ces formes résolument abstraites pour nos yeux d’occidentaux sont en réalité porteuses de sens pour ces artistes devant lesquels on se sent tout petit, tant la grandeur de leur création et de leur univers nous échappent. Car - faut-il ici le rappeler ? - les Aborigènes d’Australie représenten la plus ancienne civilisation de la terre, leurs origines remontant à 50 000 ans …

Et ce sentiment toujours interpellant quand on rentre dans la galerie de Bertrand Estrangin, spécialiste de l’Art aborigène, qui n’est pas le même quand on repart ! On y abandonne notre œil profane pour tenter de se connecter à la toute-puissance de ces peintures conteuses d’histoires, de légendes, de convocations d’ancêtres, de traces sur des territoires qui ne sont pas les nôtres.

Alors avant que le galeriste passionné et passionnant intervienne sur nos commentaires hérités de notre regard d’Occidental, ou pire, d'historienne de l’art, il vous offre généreusement quelques indices ! Vous y voyez des tourbillons, des cercles, carrés, des triangles en somme de l’abstraction géométrique. Parfois ça sera de l’art cinétique avec ces  magnifiques lignes sinueuses tout en circonvolution, de Tijulyata Kulyuru.

"On ressent le mouvement, l'énergie des ondulations du corps, des chants, des rituels," explique Bertrand Estrangin, avant de préciser que "les aborigènes ont d’abord peint sur leur corps." On pourrait aussi voir du Serge Poliakoff dans les œuvres gigantesques et impressionnantes de Pepai Jangala Carrol constituées d’aplats géométriques de couleurs. Parlerions-nous ici de la nouvelle Ecole de Paris ? Il est évident que non. Cet artiste, seul homme de l’exposition, ancien policier, a développé son travail artistique une fois à la retraite, autour de céramiques et de peintures. Il peint son territoire, le sublime sous forme de cartographies extrapolées, racontant son histoire sacrée et l'on reconnait dans cette ligne noire sinueuse la représentation du grand serpent Wanampi. Chez Elisabeth Dunn, les couleurs rouges, oranges et ocres évoquent la palette du bush. Ces formes abstraites montrent  "des chemins, des trous d’eau et des serpents". L’artiste représente ici la fameuse histoire de Piltati (qui revient sous d’autres formes dans l’exposition), celle de deux frères mariés à deux sœurs, qui laissent leurs femmes près d’un rocher afin d'aller chasser le kangourou. En rentrant bredouilles, ils décident de se transformer en serpent pour rentrer dans la terre et traverser le territoire en générant eux-même ici et là des trous d’eau. Les femmes, lassées, vont à la recherche de leurs maris mais en creusant la terre, l’une d’elle pique l’arrière d’un serpent (en l’occurrence son mari !) qui, pour se défendre, l’attaque et la dévore pendant que l’autre femme s’enfuit. En restant vivants, les serpents deviennent les gardiens de ces trous d’eau créés par leur soin et qui génèrent des fruits et autres aliments. Elisabeth Dunn poursuit l’histoire ancestrale de ce site de Piltati dont son arrière-grand-père était l’honorable gardien. "Leur expression artistique est là pour cristalliser la mémoire de leur peuple, une façon de défendre leur identité. Laisser une trace pour que les générations à venir entrent à leur tour dans ce mouvement de transmission."

Les toiles présentes ici racontent de nombreuses histoires du Temps du Rêve, des territoires de leurs ancêtres. Même si le but premier pour ces artistes n'est pas esthétique, nous demeurons éblouis et conquis par la finesse de leur savoir-faire, le dégradé des tons, l’association des couleurs et des formes, le tracé si singulier, le pointillisme qui caresse la toile comme le sable des dunes. Des travaux d’une grande prouesse technique et ultra professionnelle - la majorité des artistes présentés sont exposés dans de nombreux musées du monde entier. Et pourtant, ceci n’est pas uniquement de l'art, c’est quelque chose de bien plus grand, bien plus beau, qui se dégage des profondeurs d’une puissante culture ancestrale dont nous avons beaucoup à apprendre. En sortant de l’exposition, vous pourrez (à un très modeste niveau) vous sentir le temps d'un instant connecté aux traditions d’un peuple hors du commun. A découvrir !

Nganampa ngura-nguru nyurampa ngurakutu (From our place to your place)
Ernabella - APY lands
Galerie Aboriginal Signature 
101 rue Jules Besme
1081 Bruxelles 
Jusqu’au 28 mars
Du mercredi au samedi de 14h30 à 19h
www.aboriginalsignature.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.