Estelle Lagarde, traversée du monde

Muriel de Crayencour
28 février 2019

La photographe Estelle Lagarde est de retour chez Mathilde Hatzenberger Gallery. Elle y présente une ou deux photos de chacune de ses dix dernières séries. Diplômée d’architecture en 2000 à Paris, Estelle Lagarde s’intéresse à la photographie depuis le milieu des années 1990.

Quel est le statut d'une photographie ? Elle peut être familiale, journalistique, documentaire, artistique, trace de quelque chose... A partir de quand cette image acquiert-elle le statut d'œuvre? C'est une question importante aujourd'hui, alors même que nous sommes en permanence saturés d'images et que notre cerveau peine à mémoriser une petite frange, une petite larme de ces milliers de clichés passant devant nos yeux. La photographie de reportage restera dans notre mémoire car elle est liée à un événement souvent dramatique, trace et archive, témoin d'un moment d'actualité. Peut-être que l'aspect artistique d'un cliché vient de la dose de sensible qu'elle arrive à nous inoculer. Ce qui expliquerait pourquoi des photos faites pour documenter une actualité, deviennent parfois pour notre regard d'aujourd'hui, artistiques. Le temps a fait son ouvrage, l'actualité s'est éloignée et les qualités esthétiques et sensibles de l'image ont pris le dessus. Pensons par exemple aux photographies de Nicholas Nixon dont nous vous parlions ici. Nous dirions donc qu'une photographie est artistique lorsqu'elle déploie son propre univers, profond, riche d'une narration, d'une émotion ou d'une poésie particulière et personnelle.

Estelle Lagarde crée des images profondément narratives et poétiques. Il faut visiter son site internet et regarder quelques-unes des petites vidéos nommées Coulisses, où l'on voit comment se fabriquent ces photographies. Un fameux boulot. Souvent issues, nous dit-elle, de visions qu'elle a au détour d'une rêverie, elles sont mises en scène avec des figurants de toutes sortes : hommes, femmes, enfants, moutons, chevaux... S'y raconte une réalité proche du rêve et pourtant forte.

Sa série De anima lapidum met en scène quelques animaux dans des bâtiments anciens. Voyez ces moutons sous les arcs arrondis d'une église gothique, voyez ce cheval blanc entre les pierres blanches d'un château de la Renaissance française. Pour la série Maison d'arrêt, la photographe a installé des figurants en tenue de prisonniers dans une ancienne prison abandonnée. Les murs lépreux accentuant l'aspect dramatique des images. On revoit avec plaisir quelques clichés de sa série L'auberge qu'on avait pu découvrir en 2016 à la galerie. Dans un vieil hôtel fermé depuis 25 ans mais dont le décor n'a pas été touché, Lagarde installe quelques enfants, un couple de jeunes mariés... et nous raconte une histoire hautement cinématographique. Notons aussi sa série autobiographique Adénocarcinome qui décrit avec violence et réalisme cru le passage de l'artiste par la case cancer.

L'ensemble nous montre les différents sujets abordés par Estelle Lagarde, et nous fait voir comment cette architecte de formation - ça se sent dans ses images - plonge les mains, le cœur et l'âme dans le médium de la photographie pour nous raconter des contes tendres, forts, poétiques et parfois cruels.

 

Estelle Lagarde
De traverse
Mathilde Hatzenberger Gallery
145 rue Washington
1050 Bruxelles
Jusqu’au 23 mars
Du jeudi au samedi de 13h à 18h
Sur rdvs du 4 au 10 mars

http://www.mathildehatzenberger.eu/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.