Ever Meulen croque Bruxelles.

Vincent Baudoux
08 septembre 2021

La galerie Huberty & Breyne expose une sélection de 120 dessins que l’artiste belge Ever Meulen a réalisés pour Louis Vuitton, dans le cadre d’un reportage dessiné sur Bruxelles. Il s’agit d’une commande, déjà présentée cet été au MAD, au centre ville de Bruxelles, et qui fait l’objet d’un fort beau livre, un livre-objet comme on les aime.


Bruxelles

Ever Meulen ne s’est jamais départi de son terroir culturel. Bruxelles, il connaît pour y habiter, et fréquenter le cœur de la ville depuis des décennies. Mais, Flamand de la province établi dans la capitale, il s’y sent toujours un peu étranger. Voilà qui lui donne un double regard, proche et lointain, averti et ingénu. Comment raconter Bruxelles, ce bric-à-brac culturel, institutionnel, urbanistique, administratif, ce qu’illustre assez bien le fameux marché aux puces où se côtoient tout et n’importe quoi, les perles les plus rares et ce que l’on appelle ici le « brol » ? Qui mieux que l’artiste pouvait proposer un guide de voyage tellement différent des approches classiques parce qu’il fait voir les choses d’un autre œil, sous une approche habitée ? « Ma Bruxelles est plutôt celle de la périphérie que du centre, de l’Atomium plutôt que de la Grand-Place. Je me suis éloigné des cartes postales », dit Ever Meulen. Certes, les clichés touristiques s’y trouvent, la Grand-Place, l’Atomium, Tintin, les spécialités culinaires, les baraques à frites au coin de la rue, le quartier européen, Magritte, et d’autres grands classiques moins connus comme la Villa Empain et le Palais Stoclet, voire des endroits discrets comme une bâtisse sise Jean Van Horenbeecklaan à Auderghem. A quoi il faut ajouter des endroits aussi incongrus que d’anciens garages aux larges baies vitrées, recyclés en shopping centers ou en centres culturels.


Un garage urbain

L’image du garage hante Ever Meulen. Faut-il y voir l’intuition de ce qu’est réellement Bruxelles, un lieu de dépannage, où l’on trempe les mains dans le cambouis afin de remettre en marche ce qui ne roule plus ? Cela ressemble furieusement aux images que l’artiste dessine, mais aussi à la gestion de Bruxelles, ville en chantier perpétuel, au fil de réformes toutes aussi alambiquées les unes que les autres, où l’on se demande pourquoi faire simple quand il y a moyen de faire compliqué ! Bruxelles, où le quotidien rejoint le surréalisme. Ne parle-t-on pas de bricolage institutionnel permanent, qui, selon la jolie formule, ne fonctionne qu’en se détraquant ? L’incohérence finit quand même par avancer, cahin-caha, avec des soubresauts qui tiendront la route jusqu’à la prochaine panne. Voilà un beau problème pour un garagiste, souci qui est aussi celui d’Ever Meulen quand il dessine.


Et un moules-frites, un !

Les Belges affectionnent le moules-frites parce qu’il célèbre la parfaite rencontre de la mer et de la terre, de la coquille et du moelleux, de la croustillance dorée et de l’animalité quasi préhistorique, etc. Mais peut-être aussi parce que les autochtones se délectent à le manger à la Bruegel, faisant un doigt d’honneur aux belles manières. La frite ne se mange jamais isolée, mais par sachet. A l’opposé des sardines bien huilées et rangées dans leur boîte, les frites s’entassent dans l’assiette ou par cornet, dépareillées dans l’abondance, sous la mayonnaise, encombrées tels les bâtonnets d’un mikado. En cela, les dessins d’Ever Meulen leur ressemblent. L’image gourmande choisie pour illustrer le carton d’invitation est révélatrice : en son centre, quelques prestigieux plats plastronnent dans la lumière, sur une nappe, tandis qu’à l’écart, dans l’ombre, le peuple attend son tour devant un fritkot.


Spreekt U Nederlands ?

Bruxelles se targue d’être une cité réellement multiculturelle. On y recense autant de nationalités que de pays étrangers, et bien plus de langues parlées encore. S’y agglutinent maintes cultures, des usages, des croyances, des valeurs, des revendications. Depuis longtemps, la cité y était préparée, car après des siècles d’invasions étrangères - espagnole, autrichienne, française, hollandaise, et peut-être d’autres encore -, la ville flamande a été colonisée par les francophones, qui y sont aujourd’hui majoritaires mais ne disposent que de la moitié des élus étant donné son rôle de capitale d’un Etat fédéral trilingue. On y parle zinneke, le brusseleir, langue bidouillée à la fois par des Flamands dont la plupart se souviennent du dialecte de leur région sinon de leur village, et par les Wallons logés à la même enseigne. En un mot, tous font des compromis, autre spécialité belge. Il n’est donc pas étonnant que les images d’Ever Meulen proposent souvent un fragment d’image où le soleil brille d’un côté, tandis qu’il fait nuit de l’autre ; la rencontre des quatre saisons, le carambolage du passé, du présent et du futur, car ce qui est vrai de l’espace l’est aussi du temps qu’il fait, et du déroulement temporel. 


Milou et le marsupilami

Comment dessiner de tels désordres, alors que le graphisme d’Ever Meulen se caractérise par une orfèvrerie à la Van Eyck, précise, rigoureuse, ce qui conduit logiquement à la ligne claire chère à Hergé ? Deux détails donnent un indice : l’image qui annonce l’exposition montre un Tintin vieillissant qui tient Milou en laisse, le chien tournant sur place sans manifestement savoir où aller, tête baissée. L’autre indice se trouve dans cette image d’hommage à Spirou qui joue avec un drone… ce dernier étant le marsupilami, dont la queue dessine de longues arabesques dans le ciel. La laisse d’un côté, la liberté à pleins poumons de l’autre. Il était fatal que l’univers de Franquin nourrisse un jour l’œuvre d’Ever Meulen, tant le père de Spirou bricole et invente des mécaniques, des histoires d’automobiles, la Turbotraction, Gaston, la Zorglumobile. Tandis qu'Hergé réaliserait plutôt des fictions crédibles, proches du reportage dessiné. Ever Meulen ne choisit pas, il prend les deux.


Luxe et Underground

Il semblerait que le reportage dessiné au sens moderne remonte au 17e siècle, avec Louis 13, désireux de voir les artistes célébrer ses hauts faits, et compte-rendu de la vie réelle du peuple. À l’époque, ni la photographie ni la télévision ni les réseaux sociaux n’existaient. Le roi, surnommé Louis le Juste, a donc demandé au Lorrain Jacques Callot une série d’estampes ayant comme sujet Les Gueux, et Les Grandes Misères de la Guerre, ce qui fut fait. Il faudra attendre la seconde moitié du 19e siècle, avec la révolution industrielle qui enfante les journaux à grand tirage, pour que le reportage dessiné entre dans les mœurs… jusqu’à son relatif oubli en seconde moitié du 20e siècle, pour cause d’instantanéité du reportage télévisé. Devenu rare, artisanal et grand consommateur de temps, le reportage dessiné est peu à peu devenu un produit de luxe. Joli parcours pour Ever Meulen qui a commencé sa carrière au début des années 1960 dans la sphère des publications underground, avec ce que cela suppose comme absence de moyens !


L’art et la commande

L’idée de commande a mauvaise presse dans l'establishment artistique belge en ce début de 21e siècle, du moins quand il s’agit d’une commande privée. Car le même contrat émanant des services publics est compris comme la plus belle des valorisations. Faut-il rappeler que Louis Vuitton, marque phare du groupe LVMH, marque emblématique du luxe la plus appréciée au monde, brasse des dizaines de milliards de dollars chaque année ? Comme les richissimes mécènes de la Renaissance, elle aime à se voir associée à l’excellence artistique, ce qui est tout à l’honneur d’Ever Meulen, auteur belge, modeste, discret, néanmoins reconnu internationalement. Tout le monde y gagne, le commanditaire, dont l’image se lie à ce qui se fait de mieux, l’artiste, qui jouit d’un prestige et d’une diffusion mondiale, le patrimoine public enfin, puisque sans cette commande, ces œuvres originales et spécifiques n’existeraient tout simplement pas. Mais il est vrai que pour les sceptiques irréductibles, toute œuvre rétribuée par un commanditaire fortuné est, par ce fait, nécessairement discréditée. Cette commande est aussi l’occasion d’éditer un fort beau livre, de qualité irréprochable, qui a l'immense mérite de faire voir leur ville d’une toute autre manière aux Bruxellois, même aux plus blasés d'entre eux.

 

Ever Meulen, Brussels, Louis Vuitton – Travel Book
Huberty & Breyne
33 place du Châtelain
1050 Bruxelles
Jusqu’au 9 octobre
Du mardi au samedi de 11h à 18 h
https://hubertybreyne.com/

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.