Fabienne Audéoud et ses loufoqueries

Mélanie Huchet
14 novembre 2019

C’est une meute de loups qui vous attend chez Island à Bruxelles (un espace d’art à but non lucratif) ! Mais n’ayez crainte, car les canidés créés par Fabienne Audéoud ne sont pas du genre féroces, au contraire ! Ils sont mignons et adorables et mesurent moins de 40 cm de haut.  

Dans cette belle salle blanche et épurée, nos loups-loups sont là, fidèles au poste : sous forme de peluches disposées au sol ou sous forme de peintures accrochées au mur. L’histoire commence le jour où Fabienne Audéoud (1968), artiste totale  plasticienne, peintre, performeuse, musicienne, compositrice - tombe sur le patron d’un petit renard en peluche. Elle hésite d’abord “par peur d’une sorte de ridicule“ à sortir sa machine à coudre pour en faire une création. Une fois assemblé et rembourré à sa manière, l’animal ne ressemble plus du tout à un renard mais à un loup qu’elle trouve absolument adorable. C’est le départ de la série des loups-peluches dont on peut ici en découvrir une cinquantaine. 

Le concept de mignonnerie, tu connais ? 

A première vue, on pourrait tous lancer en chœur : "Oh, comme ils sont mignons !" Et c’est vrai qu’ils le sont. En velours ou daim bleu, noir, marron, parfois déguisés, mesurant moins de quarante centimètres, les loups-peluches sont tous disposés au sol. Soit en groupe, les uns contre les autres adossés à un mur ; soit seuls, dispatchés ici et là. Ce sont ces derniers, par leur expression inoffensive ou leur position - légèrement abattus - qui nous donnent l’alerte. Car c’est bien ici que nous passons de l’état de mignonnerie à l’état de désolation pour ces choses, si petites, si douces, auxquelles on attribue volontiers des sentiments humains. L’artiste, qui a fait énormément de recherches et lu de nombreux essais sur tout ce qui est cute, a mené sa démarche grâce à certains auteurs en particulier. 

Elle cite d’abord la théorie du philosophe américain Graham Harman. Celui-ci donne l’exemple d’un poulain n’arrivant pas à se lever. Si la scène est perçue comme cute, l’auteur y évoque un échec puisque l’animal est ici "sous-équipé et qu’il ne maîtrise pas son outil". Apparaît déjà donc l’idée d’infériorité ou de faiblesse quand nous sommes en train d'y voir quelque chose d’adorable. Fabienne Audéoud évoque aussi longuement la réflexion de Sienna Ngai. Pour cette universitaire américaine, il existe clairement une relation entre la douceur, la petitesse, l’aspect compact et malléable d’une peluche en éponge de bain à la forme de grenouille avec des "affects tels que l’impuissance et la tristesse". Car ces objets peuvent être déformés, ridiculisés et donc vulnérables. On comprend dès lors mieux cette toile accrochée au-dessus de notre meute d’orphelins contre le mur, représentant un espèce de Rambo (il s'agit en réalité de Floky, le mâle alpha de la série The Vikings) qui arrive clairement pour dézinguer nos loups-loups sans défense car trop mignons … 

Quelle joie d’être une femme !

Enfin, sur le mur d’en face, des portraits longeant tout le mur dévoilent des peintures - cette fois de louves. Réalisées non pas sur des toiles, mais sur des taffetas ou des foulards mis sur le châssis, les couleurs y sont gaies, joyeuses, pop, roses, lumineuses, flashy, montrant des louves absolument loufoques, drôles et d’une énergie folle, voire hystérique, en totale opposition avec les tonalités, les expressions et les positions des loups au sol. 

Et puis, soudain, une étrangeté, une loufoquerie : entre deux toiles, un débardeur blanc accroché sur lequel est inscrit en rouge "Quelle joie d’être une femme". Le message est-il sarcastique ? On pencherait pour un grand oui, connaissant le penchant féministe, le franc-parler mais aussi l’humour de Fabienne Audéoud. On n’en saura pas plus sur ces femelles qui nous intriguent énormément.

Ces louves bien-dans-leur-tête-dans-leur-corps-dans-leur-vie, qui sont-elles véritablement ? Ne seraient-elles pas le reflet de notre société contemporaine bouffée par les réseaux sociaux, saturés d’images de femmes superhéroïnes et accomplies dans toutes les strates de leur vie de femme, d’amante, de mère, et de supermanager? Ou bien sont-elles au fond du trou et débordées, un peu comme nous toutes finalement ? Dans ce bas monde, il nous faudrait définitivement plus de Fabienne Audéoud pour nous séduire par la vitalité de ses œuvres et par le déclic de réflexions totalement incongrues chez le spectateur. A voir jusqu'au 30 novembre !

Fabienne Audéoud
Self-Realization In A Less Than Good Society (after Axel Honneth)
Island
69 rue Général Leman
1040 Bruxelles
Jusqu’au 30 novembre
Uniquement sur rendez-vous
www.islandisland.be

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.