Faire lien, chez Rossicontemporary

Muriel de Crayencour
20 février 2019

Rossicontemporary présente comme à son habitude plusieurs artistes dans son espace au Rivoli, en un parcours qui nous fait passer d'une ambiance à l'autre. Ca démarre avec le travail de Thomas Mazzarella, puis on passe dans l'espace dédié à Lore Stessel avec de grands formats. Tout au bout vous attend l'univers très concentré, réfléchi et délicat de Juan Cañizares. Visite.

On connaît Thomas Mazzarella (Charleroi, 1983) pour sa peinture très construite et constituée de scènes pleines d'humour. Ses personnages se baladent dans des espaces architecturaux futuristes, petits êtres joyeux, perdus, solitaires, incapables d'entrer en relation entre eux. Mazzarella nous invite dans l'univers sucré et froid d'Internet, des jeux vidéo, du virtuel. Pour la sixième exposition à la galerie, il déploie une palette de tons acidulés, riche d'une belle sensualité. Il faut plonger dans chaque scènette peinte à l'huile, de belle facture, toutes surprenantes. L'artiste s'essaie aujourd'hui à la céramique. Au centre de l'espace, sur un socle, une dizaine de silhouettes rose bonbon : des jeunes femmes blondes nues, dans des poses alanguies, formidables. Mazzarella a déjà exposé au BPS22, au Centre de la Gravure à La Louvière. Il a reçu le prix du Hainaut des Arts plastiques en 2016.

Entre photographie et composition picturale, les images de Lore Stessel (Louvain, 1987) présentent sa collaboration avec des danseurs. Le corps en mouvement, capté par la photographie, gracieux, vif, dansant, trace en noir et blanc sur papier ou en grand format sur une toile de lin, un instant précis. Très jolie série Saki Chan, réalisée au Mexique avec des danseurs de butoh Sakiko Yokoo du Japon. On y voit le corps nu et mince d'une jeune femme solitaire, flottant dans une eau opalescente. Il y devient presque abstrait, semble parfois disparaître ou être avalé par l'eau qui l'entoure. Pour ses grands formats, la jeune artiste choisit d'imprimer des morceaux découpés et déchirés de grandes photographies noir et blanc, sur la surface brute d'une toile de lin tendue sur châssis. Au centre, un grand mobile composé de lattes de bois brut pend du plafond, en un fagot mouvant, dont les éléments s'entrechoquent, rappelant les membres d'un corps.

Juan Cañizares (Argentine, 1982) se penche une nouvelle fois sur les archives familiales, en partant d'une photo du couple que forme ses parents. L'artiste a perdu son père très jeune. Celui-ci était analphabète. Il s'est occupé de sa mère jusqu'à son décès dans un asile. Cette histoire familiale tragique, prégnante, le jeune artiste la porte en lui. C'est pourquoi il travaille sur des archives familiales ou trouvées, qu'il met en forme pour honorer le souvenir de ses parents. On se souvient de son expo qui reprenait des photographies toutes voilées par une trame mouchetée de peinture. Ici, une photo de ses parents, qu'il décrit comme toujours élégants bien que très pauvres et simples. Il y joint des petits carnets constitués de pages trouvés dans des livres, sur lesquelles on peut lire quelques mots sur le thème du couple et du bonheur conjugal. Au mur, à hauteur du visage de sa mère, une simple perle de nacre, écho profondément touchant d'une de ses boucles d'oreilles. Il est possible de s'asseoir sur un des deux tabourets installés là et portant l'un et l'autre le prénom du père et de la mère, pour y écrire dans le carnet de notes titré Avril, invitation à l'écriture sur le souvenir, auquel l'artiste a joint une lettre à son père, elle aussi titrée Avril. Ce travail délicat sur le souvenir, la trace de sa famille perdue, manière de faire vivre par la mémoire exposée ses parents, de rester en lien avec ses êtres disparus est bouleversant. A ne pas manquer.

 

Rossicontemporary
Rivoli Building
Ground floor # 17
690 chaussée de Waterloo
1180 Bruxelles
Jusqu’au 2 mars
Du jeudi au samedi de 13h à 18h
http://www.rossicontemporary.be/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.