L'art en fête aux Fêtes de la Saint-Martin

Muriel de Crayencour
06 novembre 2019

La 54ème édition des Fêtes de la Saint-Martin à Tourinnes-la-Grosse et aux alentours s'est ouverte le week-end passé et se poursuit jusqu'au 24 novembre les samedis et dimanches de 13h à 18h. Depuis 1968, les habitants de Tourinnes et environs ouvrent leur maison, accueillent des artistes, et « partagent le beau » avec des milliers de visiteurs. 54 ans de rencontres, d’échanges et de convivialité ! 

Au programme, un parcours d'art contemporain, commissionné cette année par le plasticien Alain Bornain, ainsi qu'un parcours ( le Parcours) dans les différents hameaux, avec plus de 180 artistes à découvrir dans plus de 90 lieux. Les Fêtes de la Saint-Martin, ce sont aussi des concerts, divers événements et un grand spectacle avec plus de 150 acteurs, musiciens et choristes. Peter Pan, de James Barrie, est le spectacle adapté spécialement pour être joué dans l'église de Tourinnes cette année. Avec près de 30 000 visiteurs chaque année, les Fêtes de la Saint-Martin sont depuis longtemps devenues un incontournable culturel de la région. 

Le parcours d'art contemporain se passe en grande partie à la Ferme du Rond-Chêne et dans la petite chapelle du même nom. Ce n’est pas un hasard si Alain Bornain a proposé comme thème Les mesures du monde. En effet, son propre travail est jalonné par des questionnements relatifs au temps, son écoulement, sa mesure. Il interroge aussi notre rapport au monde en retravaillant et en détournant des images de la vie quotidienne ou à travers des chiffres et des statistiques qu’il égrène au fil de ses œuvres. On avait pu découvrir ses tableaux - comme des tableaux d'école - aux inscriptions presque effacées, aux cimaises de la galerie Rossicontemporary

Comment mesurer le monde ? Cette question philosophique, les artistes n'hésitent pas à s'en emparer pour la mettre - littéralement - en forme. Ainsi, dans la grange de la Ferme du Rond-Chêne, voici Nous, d'Alain Bornain. Le monde y est mesuré par les noms de personnes inconnues, dont la sonorité a plu à l'artiste. En silence, ils défilent sur un journal lumineux, inconnus, désincarnés et pourtant bien là. Chaque ensemble de lettres faisant un nom et donnant une mesure. André Delalleau a créé une installation dans l'autre grange, jouant avec l'exceptionnelle charpente, l'ombre et la lumière, pour créer une composition abstraite géométrique qui trompe notre œil. d'où vient la lumière, pourquoi et comment marque-t-elle cette ombre au sol. C'est une manière de mesurer le monde qui s'inspire du cadran solaire et du trajet du soleil du matin au soir.  

Le monde prend toutes les formes, même les plus cachées, avec The tables have turned, de Sophie Langohr, qui poursuit ses recherches sur la statuaires traditionnelle. Elle a lancé un appel à la population et collecté des sculptures de tout style, tout sujet, toute taille, présentes dans les maisons des alentours. Ce qui fascine Langohr, c'est le creux qui occupe l'intérieur de ses sculptures. Ce vide, elle le comble et en ramène une forme étrange et singulière, dans laquelle les Vierges, Christ en croix, groupes romantiques ont perdu toute référence visuelle connue, leurs codes, leur esthétique. Les formes qui émergent, fortes et denses comme des totems, nous donnent une mesure secrète, à la fois drôle, sensuelle et étrangement incarnée. Ces totems secrets sont posés sur un long socle blanc, dans l'ancienne étable blanchie à la chaux. Absolument sublime ! 

On voit aussi Jérôme Considérant et ses panneaux de signalisation réinventés à l'aulne de l'histoire de l'art, les portraits photographiques de Sylvie Macías Díaz, un Maelström en projection vidéo posée sur le sol de Ronald Dagonnier, dans une étable elle aussi blanchie du sol au plafond. Cette vidéo est la représentation d'un puissant tourbillon qui se forme dans une étendue d'eau, créé par un courant de marée ou le courant d'un fleuve. Ce mouvement intense semble nous raconter le début du monde, et hypnotique, il nous fascine aussi comme possible représentation de la fin de ce monde. Un début et une fin, deux mesures extrêmes du monde, en effet. 

Nous avions vu les photographies de Roman Opałka au Centre de la Gravure et de l'image imprimée à La Louvière. En 1965, Opałka met en place un protocole afin de cpater l'inexorable écoulement du temps. Pour ce faire, il peint, en blanc sur noir, les nombres qui se succèdent de 1 à l'infini. Chaque toile est un tableau mais aussi un détail de l'ensemble du protocole. A la fin de chaque séance de travail il se prend en photo. Ce sont ces photographies, sur lesquelles on voit, en noir et blanc, son visage qui vieillit, ses cheveux qui blanchissent. Trois de ces photographies sont posées sur le petit autel de la Chapelle du Rond-Chêne. Elles sont accompagnées d'une œuvre sonore. Ici, le monde se mesure - et s'est bouleversant - entre la naissance et la mort, au moyen de l'autoportrait. 

Voyez encore les vidéos de Laurent Quillet, les sabliers de Romina Remmo, les peintures de Marie Zolamian

Quelques étudiants en art

Ne manquez pas l'exposition collective des Réthos option Arts du Lycée Martin V de Louvain-la-Neuve. Depuis que l'ancienne professeure d'art du lycée, Anne Dejaifve, s'est occupée du commissariat de l'édition 2016 des Fêtes de la saint-Martin, une possibilité d'exposer s'est ouverte pour les étudiants de cette option. Cette année encore, chaque élève s’est approprié le thème en développant une réflexion personnelle. Le lieu, une mesure, une réalité observée, une expérience, ... Ce projet permet aux élèves de s’inscrire dans un espace, lieu d’exposition, pour tenter de mesurer le monde, de se mesurer au monde ou encore de rendre le monde à leur mesure corporelle. Ont participé au projet : Lola Bols, Marie Colaux, Cylia Colon, Marie Demuylder, Jeanne Dresse, Maïlys Evrard, Jeanne Goossens, Marie Jansegers, Achille Legros, Bérénice Marchot, Antoine Maubille, Yaël Thomson, Théa Van Hamme, Manon Vincent, Élisa Vitale.

Le Parcours

Dans le Parcours, notez les céramiques de Max van der Linden - dont les bas-reliefs ornent les murs de l'église de Tourinnes, les œuvres de Fabienne Claessen, les livres détournés de Philippine Henry de Frahan, les marqueteries de bois de Francis Vermeulen, les sculptures de Anne Krug, les photos et vidéos de Zoë Parton, les peintures de Cynthia Evers, les illustrations de Béatrice Duculot, ... De quoi régaler vos week-ends. 

Fêtes de la Saint-Martin
Tourines-la-Grosse et environs
Jusqu'au 24 novembre
Samedis et dimanches de 13h à 18h
http://tourinnes.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.