Le Congo est une fiction

Muriel de Crayencour
04 décembre 2019

Le Musée Rietberg à Zurich a ouvert Fiction Congo, une exposition qui confronte les archives d'un ethnographe voyageur dans les années 1930 et le regard de sept artistes africains actuels sur le Congo d'alors et d'aujourd'hui. 

Les archives de l'ethnographe de l'art, ethnologue, pionnier et grand voyageur Hans Himmerlheber (1908-2003) ont été déposées au Musée Rietberg il y a cinq ans. Il voyagea au Congo, au Liberia et en Côte d'Ivoire. Il fit un voyage d'un peu plus d'une année en 1938-39 au Congo belge, pour étudier l'art africain et ramener des pièces. Dans l'exposition, plus de 190 pièces, dont trois quarts viennent de la collection de Himmerlheber. Il voyageait aussi pour acheter des pièces pour ses commanditaires, deux musées suisses, une galerie parisienne et une galerie de New York. Etude et commerce se mêlaient donc. Les commissaires ont estimé qu'il ramena de ce voyage entre 2500 et 3000 pièces !

Décoloniser l'Histoire

Pour la première fois en Suisse, dans une exposition consacrée à l’art du Congo, des œuvres et des photographies historiques sont confrontées à des œuvres d’art contemporain. Les deux commissaires, les professeures Nanina Guyer et Michaela Oberhofer : "Nous avons été attentives à se poser la question de comment montrer ces archives. Il s'agit aujourd'hui de décoloniser le savoir et l'Histoire. Car comment faire une exposition des archives de l'époque coloniale ?"

Il s'agit de montrer le point de vue des années 1930 et celui d'aujourd'hui. Autour des films, photographies et autres documents, une impressionnante collection d'objets d'art, masques, statuettes et autres objets votifs anciens – plus de 190 pièces à voir, dont trois quarts viennent de la collection de Himmerlheber – et sept artistes contemporains. Le titre de l'exposition, Fiction Congo, a été trouvé en discutant avec Sammy Baloji, photographe et vidéaste, cofondateur de la Biennale de Lubumbashi, qui vit et travaille entre Bruxelles et Lubumbashi, un des cinq finalistes du BelgianArtPrize 2020, dont on a pu voir le travail entre autres au Wiels en 2016, et le jeune écrivain et plasticien Sinzo Aanza, que nous avions découvert dans l'expo Afropolitan au Wiels en juillet de cette année. Invités en résidence, les deux artistes ont étudié très attentivement les archives de Hans Himmelheber pour faire émerger un propos qui s'avère dense, complexe et passionnant.

Le Congo est une fiction

La première œuvre a voir à l'entrée de l'expo est une peinture de Chéri Samba, illustrant avec acuité cette idée de fiction. Il y a trois niveaux dans cette œuvre : l'art ancien, représenté par les statuettes, la vision critique (Chéri Samba décrit dans le texte son étonnement de découvrir cette collection en Europe, chez quelqu'un qui n'a jamais visité l'Afrique) et la peinture elle-même, qui est une œuvre d'art contemporain. Le vertige est installé. Entrez donc dans la première salle !

La projection multimédia Arrivée et première rencontre invite les visiteurs à participer au voyage qu’entreprit Hans Himmelheber il y a quatre-vingts ans au Congo belge. De mai 1938 à juillet 1939, il parcourut la région du Kasaï et du Katanga – transporté par ses assistants noirs dans un hamac (appelé tipoye), courant à l’époque coloniale, sur une partie du trajet. Dans son journal et dans ses photographies, on réalise combien une telle expédition était pénible. En même temps, cette projection met en évidence la part que les Africains jouèrent dans cette première rencontre. On y entend les chants des porteurs, dans lesquels ces derniers commentent leur tâche harassante dans un dialecte local souvent incompréhensible aux oreilles européennes. On y voit Himmerlheber négocier et marchander des pièces, on le voit posant à côté de pas moins de 30 masques qu'il vient d'acheter et qui lui permettront de se procurer une voiture pour poursuivre son voyage. Le texte est lu par le fils de l'ethnographe et même si l'on peut entendre dans ses mots la bienveillance de Himmerlheber, qui aimait rencontrer les artistes et notait leur nom, le malaise s'installe au fil des images. La colonisation fut un pillage.

La question de la restitution 

"La Suisse n'a pas de politique nationale de restitution, mais chaque musée en a instauré une, nous expliquent les commissaires. Nous faisons de longues recherches de provenance, mais nous n'avons pas encore reçu de demande d'un pays africain. Il faut savoir qu'Himmerlheber a donné 10 pièces au Musée de Kinshasa et qu'elles ont toutes disparu. Un grand masque a été retrouvé dans un musée en Virginie."

Les artistes actuels

Nous avions déjà pu voir une œuvre de Michèle Magema (RDC, 1977, l’une des rares femmes artistes du Congo, vit et travaille près de Paris) à l'Africamuseum à Tervuren. Elle présente 81 plaques de bois de caoutchouc, gravées de lignes représentant les frontières. "Je les ai réalisées au Congo, où je voyageais pour la première fois, trentre-deux ans après mon départ. Chaque plaque m'a pris une semaine et elles sont toutes issues du même arbre", raconte l'artiste. Comme une réappropriation des frontières imposées !

Fiona Bobo (1992, vit et travaille à Zurich) présente une vidéo et des photographies des sapeurs contemporains à Zurich, un travail remarquable de mise en lumière des usages et coquetteries de ces sapeurs, tandis qu'Yves Sambu (1980, vit et travaille à Kinshasa) montre ceux de Kinshasa aujourd'hui, en les mettant en parallèle avec des photographies prises par Himmerlheber en 1938-39. La parure est bien évidemment évoquée au travers des pièces anciennes : masques, ceintures perlées, textiles. 

Sammy Baloji a commencé à travailler sur l'histoire récente du Congo en découvrant les fonds d'archives industrielles au Katanga. "L'histoire de notre patrimoine architectural et industriel ne nous est pas transmise à l'école, ni par la famille. Comme si elle n'existait pas." Ici, il présente Kasala : the Slaughterhouse of Dreams of the First Human, Bende's Error, un ensemble de vidéos qui montre le résultat de scanners scientifiques de sculptures anciennes. "Qu'est-ce qui se passe avec les objets provenant d'Afrique, qui ont été arrachés à leur contexte culturel en atterrissant dans les musées de l'hémisphère Nord de la planète ? Dans quelle mesure est-il légitime de révéler la vie intérieure des statuettes ? Comment les objets peuvent-ils retrouver leur voix ? Existe-t-il d'autres formes de mémoire ?", sont les nombreuses question posées par l'artiste. 

Dans son installation poétique intitulée The lord is dead, long life to the lord,  Sinzo Aanza se penche sur la continuité et les ruptures de l’histoire et de la politique coloniale et postcoloniale, ainsi que sur la question de la restitution de l’art pillé et de la réparation. "Il faut arrêter de regarder les fétiches avec bienveillance. C'étaient des objets de pouvoir, qui servaient à codifier les rituels et à prendre le pouvoir. Chaque culture fait la même chose : les Blancs comme les Noirs codifient leur société pour la structurer. Or, nos objets rituels nous ont été enlevés. Nous avons besoin de récits pour ces pièces perdues. La restitution de celles-ci nous permettrait de retrouver une narration."

Citons encore David Shongo (1994, vit et travaille à Lubumbashi), compositeur et artiste, qui détaille : "chaque pays est une fiction. Au Congo, la fiction était pour les colons. Les Congolais ont été laissés sans fiction et les objets porteurs de cette narration ont disparus. Il y a donc cet espace inconnu. Les Congolais se battent avec ce no man's land. Que doit-on faire ? aller dans cet inconnu ou retourner dans la passé, avant la colonisation. Je pense que la restitution des œuvres d'art africain classique est importante.

Si le message des artistes actuels est puissant, il ne faut pas manquer d'admirer les spectaculaires masques, fétiches à clous, textiles, couvre-chefs et autres pièces anciennes qui irradient chacune de leur propre histoire, esthétique, culturelle, ethnographique. L'ensemble valant largement la visite. 

Fiction Congo
Musée Rietberg
Zurich
Suisse
Jusqu'au 15 mars 2020
https://rietberg.ch/fr/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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