Fragiles humains, conte Pierre Liebaert

Muriel de Crayencour
13 juin 2019

Il ne reste que trois jours – et nous aurions dû vous en parler bien plus tôt tant elle est formidable – pour voir l’exposition de Pierre Liebaert chez Archiraar. Dans les deux espaces de la galerie, le jeune photographe belge présentait deux séries de clichés. Et une seule enquête sur l'humain. 

Ainsi, dans le White Cube, Je crois aux nuits montre au travers de photographies prises lors de plusieurs carnavals et rituels populaires comment l'homme célèbre les différentes phases d'une année : le rythme des saisons, les phases de la Lune... Le carnaval est le point d'orgue de ces rituels, avec ses travestissements, mascarades, processions et autres événements. S'y disent ces différents passages, dont certains remontent à la nuit des temps. Les photographies de Pierre Liebaert (Mons, 1990) isolent et pointent ici un homme recouvert de farine, là le long nez rouge d'un masque, plus loin une silhouette couverte d'une bure de moine. Cette mise en images accentue le côté sacré et puissant de tous ces rituels. Elle nous les montre ! On y voit de nouveau le lien intense avec ce qui occupe encore et toujours les femmes et les hommes, derrière le bruit sans fin du monde contemporain : la mort, la sexualité, la joie, la peur...

Passons au Black Cube, où il s'agit de la même chose peut-être : une quête humaine. Ici, le jeune photographe a cherché, via des sites de rencontres, des modèles qui seraient d'accord de poser nus mais masqués, pour lui, dans un lieu de leur choix. Etrangement, il n'y eut que des hommes qui répondirent. Dans des hôtels un peu miteux, chacun de ces hommes a été photographié et filmé. Plutôt âgés, le corps fatigué, un masque de papier ou un bas de femme sur le visage, ils sont couchés sur le lit, sur la moquette, assis... Une vidéo poignante accompagne l'exposition. Ces hommes parlent. Ils cherchent un lieu de répit en dehors du rythme du quotidien, certains cherchent à exprimer une homosexualité non avouée à leur épouse. Certains se masturbent. Au-delà de l'évident lien à la sexualité, tous semblent vouloir dire : regardez-moi, regardez-moi ! Regardez mon corps, ma chair, ma carcasse, de quoi je suis fait ! Et c'est sans doute cela qu'ils sont venus chercher dans cette expérience. Aucune femme n'a répondu à l'annonce. Peut-être sont-elles déjà trop regardées. Ce regard sur le corps manque aux hommes, dès l'enfance. Au-delà de l'étonnant reportage, des photographies magnifiques de Liebaert, ce qui touche, c'est cette douloureuse quête. Cette partie de l'exposition s'appelle Libre maintenant, un message reçu par le photographe lors de l'organisation d'un de ces rendez-vous secrets. Précipitez-vous !

Pierre Liebaert
Archiraar Gallery
31 A et 35 A rue de la Tulipe
1050 Bruxelles
Jusqu'au 15 juin
Du jeudi au samedi de 13h à 18h
www.archiraar.com

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.