En route vers le château ! Exit11 expose

Hadrien Courcelles
05 mars 2020

Croisant quatre provinces en ogive, le château de Petit-Leez concentre une offre culturelle luxuriante. Ses jardins et ses espaces d’exposition sont facilement accessibles depuis Bruxelles pour qui souhaite s’évader une fin de semaine. En avance sur sa saison, la galerie contemporaine Exit11 exposera jusqu’au 15 mars Signals from the street. L’artiste Djos Janssens et ses étudiants nous y réservent quelques surprises. 
 

Petit-Leez

C’est un bel ensemble du XVIIe siècle tapissé de briques rouges et couvert de pavés. Le visiteur s’imaginerait l’atteindre en traversant des douves mais l’esprit du lieu leur a préféré des jardins. Quelques plans d’eau, des haies vives, des sauts-de-loup aident à délimiter cette propriété. Mais les saisons semblent parfois confondre le gazon et les champs alentour. Pour se rappeler jusqu’où s’étend le château de Petit-Leez, il faut dès lors tout le secours des vivaces, des saules et des innombrables sculptures qui en peuplent les rives. 

Dès 1992, ces dernières ont suivi la passion de Léonard Dieleman. Le galeriste quittait alors le Grand Sablon pour s’installer au château avec sa famille. Quatre espaces s’ouvrent dédiés à la statuaire, exposant aussi bien des grands maîtres (Camille Claudel, Rodin…) que d’autres sculpteurs. Sa fille Elisabeth l’assiste en l'accompagnant jusqu’au Zimbabwe en vue de découvrir des artistes locaux. À la disparition de monsieur Dieleman en 2002, c’est elle qui fondera l’Espace Exit 11 - retenez la onzième sortie de l’E411 - avec l’artiste Benoît Piret. Ils collaborent avec énergie à la gestion du domaine, ouvrant le château aux autres arts en l’inscrivant toujours plus dans l’ère contemporaine. Accessible au monde, cet endroit ouvert et riant n’a pas pour autant renoncé au calme méditatif de l'hortus conclusus.

Centre et périphérie artistique

Une autre caractéristique donne des airs de Renaissance italienne à ces lieux. Le château, situé au carrefour des provinces de Brabant, Liège, Hainaut et Namur (où Grand-Leez se situe administrativement), a su réunir une faune culturelle aussi intéressante que variée. On y croise en une même journée le poète Miguel Mesquita da Cunha, le cercle de gravure de Jean-Michel Uyttersprot, l’acteur sculpteur Jean-Henri Compère (La Trêve), plusieurs peintres au milieu de familles fuyant l’ennui d’un dimanche trop gris… 

En discutant avec Elisabeth Dieleman et Benoît Piret, nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une place forte de l’humanisme et des arts. Pour s’en rendre compte, il suffit de passer des collections de sculptures extérieures (modernes et contemporaines) à l’impressionnante statuaire africaine (contemporaine) de la Stone Galerie. S’arrêtant ensuite à l’espace Inside, qui abritait dernièrement le peintre japonais Toru Hamada, l’artiste flamande Sara Bomans et l’Allemand Robert Quint, il ne sera pas surprenant de voir encore quelque événement se produire plus loin à la galerie Exit 11. 
 

En ce moment : Signal from the streets

Ce dernier lieu semblait tout désigné pour Djos Janssens et ses étudiants. Le peintre flingueur (à ce sujet voir The Target, 2019), aussi réputé pour ses installations intégrées travaillant l’évolution du sujet dans l’environnement, comme dans les hôpitaux de Gand (Salon, UZ, 2001), de Knokke (Breakfast at High Altitude, AZ Zeno, 2017) ou à l’étranger (Prague, 2015), ne s’y est pas trompé. L’engagement au sens propre fait partie intégrante de l’exposition Signals from the street, tout comme l’environnement.

Le contexte est celui d’une humanité contemporaine entraînée par un système de production qui lui échappe. Celui d’une productivité qui la mène jusqu’à des extrémités inouïes, aussi fascinantes que problématiques (si c’est possible). Et cette émergence étant par son poids l’empreinte anthropique - humaine - même, elle interroge aussi l’existence du sujet. Tout comme sa participation au cours du monde, qui ne peut être qu’affirmative alors que le temps, dit-on, détruit tout. 

Le curateur propose donc de faire réfléchir le bitume avec l’acier des gratte-ciel, ou plutôt invite-t-il ses quinze étudiants et ex-étudiants à interpréter cette signalétique de la rue. Une requête qui paraît d’autant plus naturelle à la posture artistique qu’elle suffisait à interroger notre banalité citoyenne. Ce qui en résulte est une énergie émancipatrice qui sacralise les œuvres. Celles-ci ne pouvant s’arrêter à la simple constatation, au simple malaise, suggèrent toujours déjà une révolution : une clôture, un ailleurs qu’elles ne sauraient contenir - contrairement à une boîte Campbell.
 

Les œuvres

L’équivoque incendiaire des cinq pastels de l’Errance nocturne (Maxence Oudar), la Destruction de Notre-Dame (Alexandre Dufrasne, feutre, aérographe) ou celle des dessins explosifs (Start the Fire, Embraser le ciel) de Maxime Mabille s’arrêteraient-elles à la cendre froide ? Ou tout se transforme ou tout peut encore changer : mais ce qui serait une réponse ici devient ailleurs notre expérience de l’intangible. Chez Romain Maquet, le tissu urbain, thermique, semble s’évaporer comme un mirage au fil des perspectives, là où les structures de Solenn Bert (fusain et pastel) paraissent souligner, par un contraste chromatique appuyé, la fragilité des matériaux eux-mêmes. 

Les Bidonvilles utopiques dessinés par Jean-Baptiste Vigneron évoqueraient l’équilibre en suspension. Et c’est une autre suspension, plus existentielle, plus tendue qui habite les Persistances du jour (bic, crayon) de Thomas Istasse. Avec Jeremy Moeremans, le versant politique trouve une consistance d’autant plus violente que les créations ont quelque chose de diaphane, elles suggèrent ce qui est retourné, superposé ou signifié. Concentrant avec humour les réflexions sur le naturel et l’artificiel, ce qui dérange et ce qu’il reste à apprendre, Amélie Chantrain ose marquer au velours rouge que Les hommes se trompent de Fallope ; quand ses confettis sérigraphiés rappellent peut-être aussi le caractère fragmentaire de nos individualités.
 

Intelligence spatiale

Le spectateur exigeant trouvera peut-être l’inaboutissement du travail, voire de la réflexion, compensé par l’intelligence spatiale omniprésente de cette exposition. Par exemple, toute la profondeur de la galerie est exploitée par Charles Myncke pour Street Invasion, une installation en plans successifs reprenant ironiquement les codes de séries B (en les rapprochant de ceux du pouvoir ?). Les Jumelles, pures et joliment gravées de Laura Bailly font face à How dare you to look away, un diptyque de Quentin Hornez focalisant les suites de nos excès... Le dessin d’animation existentiel d’Alexandre Dufrasne trouve naturellement sa place dans une loge ayant déjà abrité des installations vidéo lors de précédentes expositions. 

Pour conclure, il faudrait revenir sur la performance de Mehdi Fadlaoui et une œuvre fascinante d’Aurélie Squevin. La première, Manifeste, ne semble pas pouvoir s’inscrire ailleurs que dans la durée et la répétition illusoire des événements. Un ballon attaché en hauteur, chargé d’alcool, est percé, imprégnant des pièces au sol en dégradés ; un autre le remplace alors et ainsi de suite. Ironise-t-on sur Damoclès ? En tout cas, on ne joue pas. Les Street memories de Squevin, qui sont presque suspendues au-dessus même de la performance, nous rappellent que nous sommes une partie de cette temporalité (ou qu’elle est nôtre). C’est parfois dans le détail que l’on peut saisir la spontanéité la plus vive d’une génération : le château de Petit-Leez nous y invite.  


Signals from the street
Exit 11 Gallery – Château de Petit-Leez
129 rue de Petit-Leez
5031 Grand-Leez
Jusqu'au 15 mars
Du vendredi au dimanche de 10h à 18h 
Prochaine exposition : Impressions#1 du 29 mars au 31 mai

http://exit11.be/

Hadrien Courcelles

Journaliste