J’essaie de faire de la rue une œuvre

Gilles Bechet
08 octobre 2020

Au début des années 70, il collait ses premiers dessins dans la rue. Et il n’a jamais cessé. Les murs de Paris, Lyon, Rome, Naples, Anvers, Ramallah ou Soweto ont vu apparaître ses dessins grandeur nature qui s’extirpent du chaos urbain pour faire dialoguer son trait précis et habité avec le lieu, l’histoire et la politique. Artiste autodidacte ébloui par la découverte de Picasso à 12 ans, Ernest Pignon-Ernest a toujours mis la figure humaine au centre de son oeuvre. Après sa rétrospective au Botanique en 2018, l’artiste de l’éphémère est de retour à Bruxelles pour une exposition à la Galerie Laurentin, qui explore son parcours et sa démarche artistique en près de 60 œuvres, photographies, dessins au fusain, pierre et encre noire.

Rencontre à la Galerie Laurentin avec Ernest Pignon-Ernest

La période que nous vivons vous a-t-elle inspiré des dessins ?

Ça me laisse un peu froid. Et puis, ces dernières années, beaucoup de mes travaux démarrent à partir d’écrivains. Bloqué chez moi pendant le confinement, j’ai relu trois fois Aurelia, de Gérard de Nerval. Depuis 30 ou 40 ans, j’avais en tête de faire des dessins d’après ce roman. Ça traite de la folie, mais curieusement, il passe de l’évocation de sa vie quotidienne à la folie, avec la même plume. On peut aussi y trouver une similitude avec cette situation folle et floue actuelle.

La poésie, est-ce une façon d’échapper à la réalité ?

C’est le contraire. Je pense vraiment que ce sont les poètes qui ont le regard le plus aigu sur notre temps. La poésie est la plus forte expression de toutes les contradictions de notre époque.

C’est quoi, un dessin juste ?

Je pense toujours mes dessins en relation avec autre chose. Je ne peux presque pas les envisager en dehors de la relation avec les endroits et le moment où l’on va les découvrir. J’ai une façon dialectique de les penser dans le temps et dans l’espace. Quand je réalise mes dessins, je sais comment on va les rencontrer. J’ai souvent l’impression que mes œuvres ne sont pas mes dessins, mais les lieux mêmes, comme si mon matériau était à la fois le lieu, le temps et cet élément de fiction que je viens glisser dans la réalité.

Vos dessins sont très réalistes, mais ce n’est pas le réel qui vous intéresse ?

C’est ambigu. Dans ce que je propose, dans ce que les gens vont découvrir dans la rue, il faut assez de réalisme pour qu’il y ait une relation physique, sensuelle presque. Le côté grandeur nature induit un face-à-face, mais en même temps, je n’essaie pas faire du trompe-l'œil, je veux affirmer que c’est une fiction. Je dessine en noir et blanc, pas en couleur. Le noir et blanc affirme le dessin et je laisse le blanc du papier alors que je pourrais détourer. En laissant la feuille blanche, j’affirme que c’est une image. Au fond, je mets une image dans le réel, mais en même temps, il faut qu’elle ait assez d’effet de réel pour avoir une force et un impact. Je n’aime pas trop être associé à tout ce qui est street art. Souvent on dit que j’expose des dessins dans la rue. Moi je n’expose pas dans la rue. J’essaie de faire de la rue une œuvre. Ce n’est pas un ready made, mais presque.

Vous êtes admiré pour la virtuosité de votre trait, est-ce que ça vous convient ?

Ça m’ennuie, parce que quand on ne voit que ça, c’est qu’on n’a pas bien compris mon travail. En fait, je ne suis pas virtuose mais je travaille beaucoup. La confrontation avec l’espace de la rue demande beaucoup de force et de présence. Dans l’espace d’une galerie, comme ici, les dessins et croquis tiennent le coup par eux-mêmes. Par contre, dans une rue de Naples avec un immeuble de 20 m de haut, des draps aux fenêtres et le bordel visuel de la rue, le dessin doit être très structuré, très architecturé pour tenir le coup. J’en ai acquis l’expérience avec le temps. Des fois je travaille un peu trop les dessins. Ce n’est pas que je suis un fan du réalisme, genre 19e siècle, mais ça s’impose par le fait de l’inscrire dans la rue.

Quel est le rapport avec la technique du dessin. Est-ce un langage, un vocabulaire acquis auquel vous ne pensez plus, ou recherchez-vous toujours de nouvelles approches ?

Il doit y avoir des deux, parce que, voyez-vous, je suis âgé. Je suis indépendant économiquement depuis que j’ai 15 ans. J’ai quitté l’école assez tôt. J’ai toujours gagné ma vie en dessinant. J’ai travaillé pour des architectes pour faire le genre de perspectives qu’on fait maintenant avec des ordinateurs. On me donnait des plans, j’allais voir où allait être la maison et je faisais du virtuel. Je dessinais des paysages, la maison, la bagnole des gens. J’ai beaucoup appris en faisant ça et il m’en reste des acquis, mais je cherche toujours beaucoup. Les dessins sur les grandes mystiques qui sont exposés ici m’ont posé pas mal de problèmes. Comme ce n’était pas dans la rue, le traitement de la lumière n’était pas le même. Ce sont des dessins qui sont nés de lectures des grandes mystiques chrétiennes. J’ai choisi celles qui ont écrit et à partir de là, j’essaye de les représenter. Chaque dessin est différent. Il y a la Sainte-Thérèse du Bernin, que j’ai dessinée à Rome. J’avais fait un croquis sur place et je l’ai fini chez moi. Pour d’autres, j’ai fait poser des modèles.

Quand vous dessinez ça vous étonne, ça vous émerveille encore ?

Non, jamais, je suis toujours déçu. Je pense toujours que ce n’est pas bien. Ce n’est pas une coquetterie. Je suis toujours persuadé que je pourrais faire mieux, et c’est un gros défaut parce qu’il y a des dessins où j’aurais dû m’arrêter. Je crois toujours qu’en travaillant plus, j’irai plus loin. Et souvent, je gâche ce que j’ai déjà fait. J’ai ce truc de prolo-là de croire que plus on travaille, mieux ce sera, alors que ce n’est pas toujours vrai. Tout mon travail est un peu comme ça.

Avez-vous essayé de dessiner de la main gauche ?

Oui, je n’arrive pas. J’ai le souci de contrôler tout ce que je fais. Récemment, j’ai fait un livre avec Gérard Mordillat. C’est un abécédaire érotique avec des textes assez crus. Je lui ai envoyé des brouillons, mal faits, et il les a gardés tels quels. « Toi, tu fais toujours des choses sophistiquées, tu travailles trop. » Moi, je trouve que c’est mal dessiné. Peut-être que de temps en temps, je devrais me lâcher un peu et faire un dessin plus spontané.

Avec un peu de recul, on voit que la présence du sacré est très marquée dans votre œuvre. Etait-ce conscient depuis le début ou vous a-t-il fallu du temps pour le faire émerger, voire l’accepter ?

Je crois qu’implicitement ça y était, mais je n’en étais pas vraiment conscient, même si, quand on regarde l'ensemble de mon travail, c’est effectivement assez présent. C’est ce qu’on trouve dans le travail que j’ai fait sur Pasolini, une approche charnelle des corps qui affirme le sacré de l’humain. Il y a ça tout le temps, quand je dessine les immigrés, les gens blessés au travail. Au fond, je ne fais que parler de ce qu’on inflige aux hommes. Ça a un côté chrétien. Alors que je suis plutôt marxiste et matérialiste (rires), je me réjouis tout le temps d’être né dans la sphère chrétienne. Ce dogme de l’incarnation, c’est un cadeau pour la peinture. Je suis allé voir le chemin de croix dans l’église du Sablon, c’est une merveille. Le premier voyage de ma vie, c’était à Tolède pour voir Le Greco, le deuxième à Florence pour voir Fra Angelico et Masaccio. Je suis nourri de ça.

Ernest Pignon-Ernest
Galerie Laurentin
42 rue Ernest Allard 
1000 Bruxelles
Jusqu’au 14 novembre
Du mardi au samedi de 10h30 à 13h et de 14h à 18h30
www.galerie-laurentin.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.