Comme on respire, il souffle

Astrid Jansen
14 novembre 2020

Depuis son inauguration en 1973, le Musée du Verre de Charleroi montre l’art contemporain aux côtés de ses collections anciennes. Une rétrospective des œuvres fascinantes et attachantes de Giampaolo Amoruso - qui avait déjà exposé au Musée - y séjourne jusqu’au 7 février 2020. Le musée est fermé actuellement.

Comme on respire, il souffle. Comme on s’exprime, il s’exprime. Giampaolo Amoruso est un poète, un chroniqueur, un essayiste, un conteur, et toutes ses histoires, il les raconte à partir du verre. Giampaolo Amoruso souffle depuis son premier job dans une verrerie. Il avait 15 ans et il habitait avec ses parents près des cristalleries à Boussu (Belgique). Très vite, il en a fait un art et ses réflexions se sont imprimées, elles ont pris forme, à travers le soufflage à la canne, le travail à la pince, la gravure directe ou en overlay, l’émaillage, la peinture, le sablage, le polissage, le collage à chaud, le travail à froid... Ce sont là ses moyens d’expression. Si son art peut se révéler naïf, presque toujours improvisé, il naît de choix, toujours, et d’une maîtrise exceptionnelle de ces techniques qui traduisent ses émotions.

Le langage de Giampaolo Amoruso

Accompagnant l’exposition : un catalogue. Et une préface de l’artiste lui-même, où il décrit en quelques mots le plaisir que lui procure son travail, qu’il décrit dans une poésie précise, pour terminer comme ceci : « J’écris ces mots pour vous, pour partager, mais ils ne remplaceront jamais le langage que j’exprime par le verre et sa matérialité. » Car oui, certains écrivent, chantent, d’autres déclament, parlent, il y en a aussi qui dessinent et qui se taisent, mais Giampaolo Amoruso, lui, son langage, c’est le verre.

Chaque matin, sa routine l’entraîne vers le four, qu’il allume pour s’occuper juste après la machine à café. Ensuite, il souffle, respire, souffle, respire, souffle. De temps en temps, il s’arrête. Alors le temps d’une pause, une pause surtout pour ce qui vient de sortir de lui, il peint, il grave… C’est son quotidien depuis 30 ans.

Free glass

À Charleroi, on découvre une large palette de ses œuvres, des années nonante à aujourd’hui. On s’y balade comme dans une partition non écrite de jazz. Pas étonnant que son groupe préféré soit Soft Machine. Les formes de ses œuvres dénotent des ondes de free jazz. C’est rythmé, doux, entraînant, engageant et provocant (Amoruso aime travailler le verre opaque, une manière pour lui de provoquer, gentiment). On passe de courbes frénétiques à des formes plus classiques, le verre bondit de transparence en opacité gravée. Il y a de l’improvisation, des accidents. Parfois l’artiste lui-même est surpris de ce qui surgit de lui. Car il n’y a jamais de moule, rien n’est jamais prédéfini. Comme pour le jazz, l’improvisation est un ingrédient de base pour Amoruso, mais il ne faut pas non plus y attacher trop d’importance, ce qui compte ici c’est la création, l’essentiel est ce qu’il ressort et, ici, c’est très bon ! On sent en tout cas la tension joyeuse entre liberté du spontané et discipline du maître artiste. Entre lâcher-prise et précision.

Réflexions apparentes

Si l'artiste aime le verre opaque, c’est justement pour ne rien cacher. Les réflexions sont apparentes, à découvert. Ici, un visage blasé, Plus rien ne me surprend ; là un autre, plus hautain, La belle de Venise ; là encore un autre, bouleversé, déformé par la colère (où est-ce de la douleur ? sans doute les deux), Le Cri. Il y a celui-là aussi, bâillonné, contraint - par ses origines et sa couleur de peau - à se taire, Illusions cachées. Autant de visages, autant de personnages, autant de visions sur la société.

En bout de parcours et au milieu de la pièce où sont exposées les dizaines d’œuvres de l’artiste, sa série la plus récente est particulièrement fascinante. Des personnages, des hommes semble-t-il, une bande d’amis sans doute, trônent là avec chacun son pull en maille. Une maille où les fils en écheveau sont tous liés. Par ces mailles, Giampaolo Amoruso raconte le monde, ses contradictions et ses connections. Ces maillages sont aussi imprimés sur certains visages comme des réflexions gravées sur la peau. Ils ont la vie écrite en fils sur le visage. Vous savez, une ride pour ça, une autre pour ça. C’est clair. Giampaolo Amoruso raconte des histoires. Et nous, spectateur, les lisons comme on écoute une chronique sur le monde, un monde compliqué, controversé. Mais avec Giampaolo Amoruso, c’est simple.

Giampaolo Amoruso
Umanità, Poetica
Musée du Verre
Site du Bois du Cazier
rue du Cazier, 80
6001 Marcinelle
Fermé actuellement
Jusqu'au 7 février 2021
Du mardi au vendredi de 9h à 12h30 et de 13h à 17h
Samedi et dimanche de 10h à 12h30 et de 13h à 18h
https://charleroi-museum.be/

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu in the City ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima, ...) et autres missions culturelles ponctuelles. 

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