Les petits riens de Gudny Rosa Ingimarsdottir

Gilles Bechet
12 février 2020

L’artiste islandaise Gudny Rosa Ingimarsdottir a pris possession de l’espace de l’Iselp pour concevoir un parcours semé d'œuvres à la beauté fragile. Dans un assemblage alchimique de matériaux et de techniques, elle compose un univers singulier réminiscent de méditations et de souvenirs tactiles.

Il y a des œuvres qui s’offrent dans le chuchotement d’un inachevé en suspension. Rien d’ostentatoire, ni de spectaculaire dans le travail de Gudny Rosa Ingimarsdottir. Aucun concept ni références théoriques ne sont nécessaires pour décrypter ces œuvres à la beauté fragile, pudique, faites de petits riens assemblés et transformés par la magie d’un travail minutieux. L’artiste islandaise, qui réside et travaille à Bruxelles depuis plus de vingt ans, expose une trentaine de ses œuvres récentes à l’Iselp. S’il fallait leur trouver un point commun, ce serait sans doute les humbles matériaux du quotidien, comme le papier, sous toutes ses formes. Du papier machine, papier carbone ou papier calque ou quelques mots griffonnés sur un papier déchiré qui sont découpés, cousus, collés ou poinçonnés avec une fragile délicatesse. L’artiste qui travaille par accumulation et juxtaposition de matériaux et de ses infinies métamorphoses, ne jette rien et recycle tout. Les pleins dialoguent avec les vides. La forme en creux d’une découpe peut révéler une autre forme au dessin inattendu. Quelques traits sur une feuille de papier, un dessin d’enfant... tirés de leur contexte, grattés ou surlignés de quelques points de couture deviennent un nouvel alphabet plastique. Des mots échappés de lettres d’amour écrites une vingtaine d’années plus tôt éclosent sur une superposition de petits papiers colorés. Comme une alchimiste, l’artiste transforme la matière et les souvenirs par différents traitements et techniques pour créer la poésie à partir du banal.

Regard méditatif

Il y a dans cette accumulation de fragments épars la même curiosité et la même capacité d’émerveillement rencontrée dans les cabinets de curiosités. On ne peut s’empêcher d’y penser à la vue des quelques vitrines posées par terre. Des découpes sur papier, une branche de bois, une rognure de papier conservée dans une éprouvette et une rosace crochetée y reposent comme des bijoux précieux. Peut-être qu’il ne faut pas aller très loin pour chercher la beauté. Elle est éparpillée tout autour de nous, juste endormie.
La permanence des formes et la transformation de la matière évoquent un regard méditatif sur le temps qui passe autant que sur celui qui se fige. Comme un arrêt sur image d’une pensée en mouvement. Dans cet entre-deux, la frontière entre la surface et le volume n’est pas aussi définitive que l’on pourrait le croire. Un fil peut être une ligne qui s’enroule et ondule dans l’espace.

Détails cachés

Se laissant guider par ses expérimentations et par des gestes répétitifs à la merci des accidents de la matière, l’artiste n’aime pas expliquer son travail. Elle fait confiance au spectateur. A qui rien ne se donne au premier regard. C’est en prenant le temps de contempler les délicates compostions que l’on en découvre les détails cachés, quelques points de couture en encadrement, un fil qui prolonge un trait de crayon ou l’apparition d’un mot indéchiffrable qui résonne dans un pli froissé comme dans un mille-feuilles de la mémoire et des souvenirs.
Il y a une grande cohérence dans le travail de Gudny Rosa Ingimarsdottir, où une œuvre fait écho à une autre et où le présent de l’instant et les bribes du passé embrouillent leurs traces. Comme celles d’un seul corps organique. A tel point que l’on se demande si certaines de ces œuvres ne possèdent pas la capacité de poursuivre leur lente métamorphose dès nous aurons le dos tourné.

some things...
Gudny Rosa Ingimarsdottir
some things...
Iselp
31 bd de Waterloo
1000 Bruxelles
Jusqu’au 21 mars
Ouvert du mardi au samedi de 11 à 18h
www.iselp.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.