Haut les masques chez Eleven Steens

Gilles Bechet
30 octobre 2021

Eleven Steens invite quatre artistes à transgresser les formes et les matériaux dans un troublant jeu de faux-semblants.

Le masque a toujours eu deux fonctions. D'une part, il dissimule l'identité, mais il la transgresse aussi en installant le doute. Ce que l'on voit n'est pas nécessairement ce que l'on croit voir. Le familier devient étranger. C'est sous le titre de Corps étrangers qu'Eleven Steens rassemble, comme à son habitude, quatre artistes qui avancent masqués. Si le masque est transgression du réel, les artistes transgressent aussi dans leur approche des matériaux.


Dynamiter l'ordre social

Coco Fronsac s'amuse à rhabiller de vieilles photos glanées aux puces en posant des masques colorés sur ces clichés de studio aux poses amidonnées. Jeunes mariés, communiants, enfants sages ou militaires au garde-à-vous, ils changent de tête en la dissimulant sous le masque repeint avec malice par l'artiste. Elle y ajoute parfois des créatures complémentaires, du végétal comme si par une anfractuosité du réel un autre monde, incontrôlable, venait prendre possession de ces êtres trop sages et dynamiter l'ordre social. Dans une vitrine s'alignent des masques découpés dans la peau d'un demi-avocat. Quelques fentes pour la bouche et les yeux et c'est une face énigmatique qui apparaît. Dans une autre vitrine, elle a rassemblé de petites photos dont le visage est dissimulé par la petite forme blanche à peine esquissée d'un petit masque en volume.


Matériau pauvre

Depuis 20 ans, Lilian Daubisse est resté fidèle à un seul matériel, le carton d'emballage, pareil à celui avec lequel on conditionne la plupart des biens qui transitent sur notre planète. Un matériau pauvre, auquel on ne prête pas la moindre valeur. Découpé, assemblé, collé, il donne forme à des masques qui rappellent des objets ethnographiques surgis de contrées imaginaires. Comme pour nous rappeler le lien entre le carton et la pâte à bois, l'artiste assemblé des petites languettes de carton compressé qui évoque la tranche d'un tronc avec ses cercles concentriques. Réalisée spécialement pour l'exposition, la bête endormie occupe le centre de l'espace. Ici les languettes de carton suggèrent la fourrure d'une créature assoupie, dont on ne distingue pas la tête enfouie entre ses pattes, comme si c'était sa forme elle-même qui était masquée. Quand on en fait le tour, on distingue, ou on croit distinguer, la ligne de l'échine de l'animal assoupi. Et c'est seulement dans notre imagination qu'il se redresse.


Eléments enchevêtrés

Fasciné par l'art africain, Harald Fernagu le métamorphose en couvrant des statuettes d'un matériau hétéroclite, coquillages ou clous dont il fait une seconde peau, détournant l'objet rituel de sa fonction première dont il est de toute façon orphelin. De la boîte à outils de son atelier, l'artiste nous sort aussi des sculptures assemblées de matériaux de récupération, morceaux de bois allumettes, fer blanc et mitraille de plombier. Les plus remarquables sont les bâtiments qu'il a façonnés dans la solitude de son atelier pendant le confinement. Ces structures faites d'éléments enchevêtrés, entassés, comme par génération spontanée, évoquent l'architecture des bidonvilles où l'on construit morceau par morceau avec tout ce qui tombe sous la main pour croître de manière incontrôlée. Fernagu aime aussi les bateaux comme ceux qui remontent les fleuves africains et qu'on imagine surchargés de passagers jusqu'au point de non-retour. Il nous montre aussi une flotte de navires de guerre pour lesquels il semble avoir puisé dans les rebuts d'un atelier de plomberie. Si de loin, ils font illusion, c'est en s'approchant qu'on découvre ici un bout de tuyau, là une vis et un boulon, un roulement à billes ou d'autres éléments d'outillage plus difficilement identifiables. Il s'aventure aussi dans l'architecture navale en créant une structure de plusieurs vaisseaux enchâssés les uns dans les autres.


Dimension ludique

C'est dans le rude hiver de Montréal, où elle était en résidence, que Caroline Andrin a eu une sorte de révélation. Un gant perdu ou abandonné, comme un cadavre dans la neige, lui a laissé entrevoir qu'il pouvait être autre chose qu'une pièce de cuir ou de toile imperméable gelée ou détrempée. Elle a commencé à les ramasser et à les photographier. De cette forme orpheline, improbable masque de main, elle a fait un moule dans lequel elle a coulé du verre. Les objets qu'elle a démoulé se révèlent fascinants. Si on ne sait rien de leur provenance, on pourrait les prendre pour des moulages d'organes, les doigts souvent incomplets semblables à des artères sectionnées. Mais en approchant et en les examinant plus attentivement, on remarque les coutures et le granulé de la matière. C'est comme si un univers plastique nouveau s'ouvrait à elle. Poursuivant ses recherches, elle se met à coudre des morceaux de gants pour en faire des moules des trophées d'une nouvelle arche de Noé, élans, pangolin, rhinocéros. Jouant sur l'illusion de la matière, elle travaille tantôt avec de la terre mate, tantôt avec de la finition brillante. Il y a chez elle une dimension ludique évidente, comme l'enfant qui joue avec des accessoires dépareillés pour les imaginer en créatures fabuleuses ou monstrueuses, elle joue avec le vide et le plein, le dur et le mou. En hybridant des morceaux de gants ou de bonnets de bain avec de la vaisselle ou des vases aux ornements rococo, elle crée des créatures ou des scènes mythologiques où l'homme, l'animal et le végétal s'inventent de nouveaux corps. Forcément étrangers.

Corps étrangers
Eleven Steens
11 rue Steens
1060 Bruxelles
Jusqu'au 12 décembre 
Du vendredi au dimanche de 14 à 19h
www.elevensteens.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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