Henry Wessel dans la lumière

Jean-Luc Masse
02 novembre 2019

La Fondation A poursuit son œuvre en faveur de la photographie, grâce à une exposition de référence consacrée à Henry Wessel, photographe de la solitude et du non-dit.

La photo intrigue, elle est étrange, presque inquiétante. Il ne se passe rien. On croit juste entendre le roulis des vagues. Mais qui est cet homme mystérieux, au complet sombre, seul sur la plage, surpris de dos et qu’attend-t-il ? Qui l’observe ainsi ? Un voyeur, un tueur ? Non, Henry Wessel, juste armé de son appareil photo.

Henry Wessel, le déclic en Californie

Juillet 1942. Henry Wessel naît à Teaneck dans le New Jersey. En 1966, il décroche son diplôme en psychologie auprès de la Penn State University. Entre temps, dans une librairie proche du campus, il a découvert un ouvrage de photographie qui le fascine : The Photographer’s Eye de Szarkowski. Ce livre lui fera apprécier le travail d’Eugene Atget, Robert Frank, Lee Friedlander, Wright Morris et Garry Winogrand. Un ouvrage qui le marquera à jamais, au point qu’il n’entamera pas de carrière en psychologie. Il arpente plutôt le pays, périple dont il ramènera de nombreux clichés, reflets de son intérêt pour le rapport qu’il décèle entre nature et société.

Arrivé en Californie, il est subjugué par la lumière qui baigne les lieux, métallique, limpide, comme l’exact contraire du ciel chargé et lourd de ce New York qu’il vient de quitter. En 1975, Henry Wessel participe à l’exposition fondatrice New Topographics : Photographs of a Man-altered Landscape. Ce courant, auquel on rattache des noms comme Robert Adams ou Nicolas Nixon fuit l’anecdote et donne une vision froide et objective du paysage fait de highways, de supermarchés, de zones pavillonnaires, loin du rêve américain. L’humain y est souvent absent mais son empreinte est suggérée.

Après 50 ans de ce travail en profondeur, Henry Wessel, âgé de 76 ans, décède à Point Richmond en Californie le 20 septembre 2018, d’un cancer du poumon, alors que la Fondation A était sur le point de finaliser son projet d’exposition.

Un 24x36 comme seule arme

L’exposition de la Fondation A démarre sur les chapeaux de roue. La première salle est en effet tapissée d’une série de photographies prises à la volée par Henry Wessel au départ de sa voiture, toujours au Leica M3 équipé d’un objectif grand-angle de 28mm. A l’instar d’un voyeur ou d’un détective, il saisit des instantanés d’Américains, eux aussi au volant de leur idole la voiture. Faisant fi des canons de l’esthétique classique, Henry Wessel offre avec cette série intitulée Traffic une analyse sociologique tout en nuance du mode de vie outre-Atlantique.

Les 27 photographies qui forment le portfolio Incidents, datées de 1969 à 2009, sont quant à elles autant de clichés qui, réunis, créent un véritable storyboard, invitant le spectateur à imaginer sa propre narration.

Infatigable promeneur, Henry Wessel arpente la nuit les quartiers résidentiels de Los Angeles, dont il ramène d’inquiétantes images qui forment un ensemble intitulé bien à propos Night Walk. Là aussi, le photographe, grand amateur de romans noirs, nous pousse, malgré une économie de moyens, à imaginer des scènes angoissantes derrière les rideaux tirés.

Solitude, silence, absence d’interaction entre les personnages,couples qui semblent ailleurs, lits vides, angoisse diffuse, toutes les œuvres d’Henry Wessel sont loin de la photographie humaniste d’un Cartier-Bresson mais, paradoxalement, elles dégagent une sincérité et une sensibilité touchantes.

Indispensable Fondation A

De nombreuses photographies présentées proviennent de la galerie Thomas Zander de Cologne mais aussi de la collection de la Fondation A elle-même. Après Nicholas Nixon, Paolo Gasparini, Robert Adams ou encore Walker Evans, la fondation conforte plus encore sa position de lieu de référence bruxellois en matière de photographie. Institution privée créée en 2012 à l’initiative d’Astrid Ullens de Schooten, elle met sur pied trois expositions chaque année, accompagnées d’ateliers de lecture et d’écriture de l’image à l’intention du jeune public. Le lieu s’inscrit dans une zone de la ville anciennement vouée à l’industrie qui s’est progressivement transformée en un quartier de lieux dédiés à la création artistique, comme le Wiels ou le Brass à proximité, où s’est tenue récemment une exposition des travaux des enfants ayant participé aux ateliers photographiques de la Fondation A. Un mécénat privé rare et précieux qu’il convient de saluer.

Henry Wessel
Summer Light
Fondation A
304 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Du mercredi au dimanche de 13h à 18h
Jusqu’au 15 décembre
www.fondationastichting.be

 

Jean-Luc Masse

Journaliste

Journaliste passionné d’art sous ses diverses expressions, avec une prédilection pour la photographie. La pratiquant lui-même, en numérique et argentique, il est sensible à l’esthétique de cet art mais aussi à ses aspects techniques lorsqu’il visite une exposition. Il aime rappeler la citation d’Ansel Adams : « Tu ne prends pas une photographie, tu la crées. »