Hockney - Van Gogh, The Joy of Nature

Vincent Baudoux
24 avril 2021

L’exposition Hockney - Van Gogh, The Joy of Nature, créée à Amsterdam en mars 2019, aurait dû prendre ses quartiers en Europe avant de traverser l’Atlantique. Annulée pour les raisons sanitaires que l’on sait, elle renaît aujourd’hui à Houston, Texas, USA, et met en présence deux artistes ayant pour point commun leurs tableaux paysagers. En ces temps de Covid, où le grand air semble une thérapie efficace, ne boudons pas notre plaisir en allant y voir de plus près. 


Technologies 

Il faut rappeler que le paysage comme genre indépendant ne s’établit vraiment que vers 1840 (peu avant la naissance de Vincent Van Gogh, né en 1853) avec l’invention du chevalet portatif et de la peinture en tubes souples, outils avec lesquels il est désormais aisé de peindre sur le motif sans s’encombrer d’un attirail peu commode. Un siècle plus tard, David Hockney (né en 1937) est un des premiers peintres à pratiquer les technologies contemporaines aussitôt qu’elles apparaissent : instantanés Polaroid, pigments acryliques, montages multiécrans, et les palettes graphiques iPhone et iPad avec leurs possibilités numériques quasi insoupçonnables. Pour être complet, il faut ajouter qu'Hockney travaille avec des développeurs, lesquels résolvent les problèmes particuliers soulevés par l’artiste, ce que ne peuvent les utilisateurs de programmes proposés dans le commerce. On confronterait ainsi le début et l’état actuel des possibilités techniques, que l’un et l’autre artiste maîtrise à la perfection. Mais s’en tenir à ces questions serait peut-être réduire un propos par ailleurs très respectable, tant l’utilisation particulière que ces deux créateurs font de ces moyens raconte autant leurs parcours de vie que leurs démarches artistiques. 


Le parcours du saumon 

Un paysage de Vincent Van Gogh est un combat entre l’enfouissement dans la terre où il a germé, et l’éther absolument lumineux auquel il aspire. Comme l’alouette, le malheureux souhaite s‘envoler haut dans le ciel, mais rien n’y fait, ses adhérences l’aspirent tels des sables mouvants. Ce déchirement des forces tord la continuité de l’espace, car il n’y a aucune ligne droite dans ces peintures. À 37 ans, épuisé, le malheureux finira par renoncer. On sait que Van Gogh était relationnellement maladroit, mais se croyait investi d’une mission humanitaire : apporter la lumière de Dieu aux mineurs qui vivent sous terre. « Plus je deviens misérable, vieux, malade, pauvre, plus je veux prendre ma revanche par l’éclat de la couleur, magnifiquement arrangée, resplendissante. » Son parcours de peintre est éloquent : il entreprend de s’arracher aux forces qui le rongent de l’intérieur pour tendre vers la lumière, pas à pas, vers le Sud, coup de brosse après coup de brosse. Là, comme un saumon, il fraye quelques dizaines de chefs-d’œuvre lumineux, puis meurt sur le chemin du retour vers sa source dans les brumes du Nord. Vincent Van Gogh n’a peint aucun grand format. Certes, il ne pouvait s’en offrir pour des questions financières, mais comment ne pas ressentir comme prison l’enfermement d’un petit bout de toile crucifiée sur le chevalet ? 


Peindre sa route 

Les Pays-Bas puritains du dix-neuvième siècle et les Golden sixties en Angleterre proposent des environnements culturels bien différents. Van Gogh ne peut s’en extraire et s’asphyxie, tandis qu'Hockney devient vite une figure emblématique internationale des mœurs libérées. Mais peu importe ce côté bourgeois-bohème, le gaillard est surtout un bosseur, un peintre qui ne craint pas arpenter des sentiers pas encore battus de l’art, l’air de rien, sans effort apparent car il est aussi un magnifique virtuose. Il ne suffit pas de dire qu’il est un des premiers à utiliser les nouvelles technologies au fur et à mesure de leur apparition, ni même qu’il en tire le meilleur des spécificités. D’autres le font aussi, la question étant de savoir comment il les manipule afin de s’imposer comme un des meilleurs artistes de notre temps. 

Il faut souligner la qualité des programmes numériques utilisés par Hockney, qui imitent à la perfection les mille possibilités du pinceau ou de la brosse, comme si l’artiste les tenait réellement en main, tout en ajoutant certains effets impossibles à obtenir avec le matériel séculaire du peintre classique. En effet, la peinture de chevalet est limitée aux mélanges pigmentaires, soustractifs, qui virent très vite à la bouillasse foncée si l’on n’y fait pas attention, tandis que la technologie contemporaine permet les mélanges optiques, transparents, additifs, qui tendent à la transparence lumineuse. Et ce changement de technologie induit un changement de vision et de pratique picturale. 

The Four Seasons, Woldgate Woods est un des repères de l’œuvre. Il s’agit du même paysage filmé au cœur des quatre saisons, par neuf caméras digitales synchronisées. Très lentement, au rythme des pas de l’homme, elles avancent, encaissent les secousses (il s’agit d’une ancienne route romaine), ce que soulignent les raccords volontairement imparfaits des neuf écrans. L’artiste valorise l’idée d’assemblage, attestant par là qu’une image est d’abord un composite, un artefact. L’avancée indique le mouvement, interdit au moment où Vincent Van Gogh peignait puisque soumis au point de vue unique, rigide et statique qui était alors la norme. Hockney ignore ce dogme, et reconstruit un paysage perçu en fragments de temps et d’espace, que le cerveau reconstitue en lui apportant une cohérence virtuelle. 


Touches et coutures 

Van Gogh, tout comme Hockney, ne cache rien de son métier. Les tableaux du Néerlandais se construisent en coups de brosse, agglutinés mais distincts, chaque touche étant la pièce d’un puzzle unifiant qui se met en place. La série peinte des Woldgate Woods par Hockney (là où sont réalisés les films des saisons) sont des toiles immenses de plusieurs mètres de haut et de long, constituées d’assemblages de panneaux dont on ne cherche nullement à dissimuler les coutures. A défaut de pouvoir inclure le mouvement, elles intègrent le temps par la manière dont elles sont composées à la fois d’après nature, puis reprises en atelier. C’est là que s’incrustent des détails pris à d’autres moments, ailleurs. Les travaux réalisés sur iPad par Hockney sont d’abord le film de leur élaboration. Le tableau se peint électroniquement sous nos yeux, se défait, se refait, se modifie élément par élément, chevauchements, retouches, suppressions, etc. Ce parcours graphique est enregistré et restitué pour chaque étape, ce qui est tout à fait impossible à réaliser dans la tradition de la peinture à l’huile, dans la seule unité de temps telle que la pratique Van Gogh. Ce qui ne donne jamais que l’état dans lequel l’artiste a décidé de l’arrêter. 


Au bout du chemin 

Un détail, aussi significatif qu’insignifiant, différencie radicalement les deux peintres. La plupart des paysages de David Hockney incorporent une route, une allée, avenante. Leurs présences sont rares dans les paysages de Van Gogh, dont il faut rappeler que son dernier tableau, avant le suicide, représente un cul-de-sac où, à défaut de vautours, les corbeaux veillent. Bientôt, les blés trop mûrs seront fauchés. David Hockney, vieillard désormais, détendu, alerte, ridé mais pull vert tendre et céladon, regard malicieux et lunettes jaunes, tient cette remarque qui en dit long sur l’état d’esprit de deux artistes confrontés à des paysages quasi identiques : « Au printemps, on dirait que la nature est en érection, que du champagne se déverse sur les buissons. C’est merveilleux. » 

Hockney - Van Gogh, The Joy of Nature
The Museum of Fine Arts
Houston
USA
Jusqu’au 20 juin
www.mfah.org

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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