Dans l’univers dichotomique d'Hoda Kashiha

Mélanie Huchet
04 juin 2020

La Galerie Nathalie Obadia présente pour la première fois en Belgique un solo show d’Hoda Kashiha (1986), artiste émergente de la scène contemporaine iranienne.

Vivant et travaillant à Téhéran, la jeune peintre diplômée en 2009 de l’Université des Arts décide de partir cinq ans plus tard aux États-Unis décrocher un second master à l’Université de Boston. Différents prix made in US sont décernés à la jeune femme qui participe également à des expositions collectives prestigieuses, comme celle en 2019 au Palais de Tokyo (Prince·sse·s des villes). Le solo show bruxellois intitulé Dear St. Agatha I am witness of your tears in the land of Tulips rassemble quinze peintures spécialement créées pour l’occasion.

C’est un ensemble de grands formats aux tonalités vives, ultrapop, parfois aux personnages ambigus (mangas, homme ou femme, figures inspirées de bandes dessinées) dont les toiles sont agrémentées de détails figuratifs optimistes (fleurs, soleil, pelouse, ciel bleu, cœur, oiseau...) que l’on découvre. Tous ces éléments plutôt fantasques s’imbriquent dans des compositions toutes aussi singulières ! Des couches de formes géométriques se superposent les unes sur les autres (carré, rectangle, cercle) créant d’étonnants trompe-l’œil ! Ces drôles de compositions sont autant de contrastes en terme de formes, de couleurs, de figuratifs et d’abstractions ; une manière de  renforcer les émotions antinomiques vécues par l’artiste. Parmi les divers thèmes abordés, deux, universels, sont en tête d’affiche : la société et la condition de la femme.

Une société, sourde comme un pot

Commençons par le premier, ah !, cette société sourde aux revendications de ses citoyens ! Deux hommes se crient dessus, incapables de s’entendre (AAAaaa) ; une série d'yeux exprimant tour à tour la colère, la tristesse, la peur, montrent les différentes humeurs de l’artiste mais aussi le côté Orwellien de cette toile - on ne peut s’empêcher, tout en l’admirant, d’entendre la fameuse maxime "Big Brother is watching you" (Eyes Never Stop Seeing All Things) ; la traque du lapin par le chasseur et son gros fusil, écho aux violentes manifestations entre les citoyens dont le gouvernement ordonne à la police de tirer sur son peuple (Rabbiting in the Hunting Ground).

Une nymphe, une martyre et des aisselles libérées !

Et sinon, où sont les femmes ? Pas d’inquiétude, elles sont là. Celle qui ose et brave les diktats de la féminité en montrant hilare et victorieuse ses aisselles poilues à un homme grotesque qui se bouche le nez, tentant de la faire tomber du cadre (Untitled). Qui dit Daphné dit Apollon ! On les retrouve dans un somptueux diptyque aux corps fragmentés cubiques, abstraits et géométriques (Apollo Pursuing Daphne). Le premier raconte la légende telle quelle. La belle nymphe se fige en laurier, épuisée d’être pourchassée par le dieu Apollon. Le second y montre un homme poursuivi par une femme. Pour Hoda Kashiha, il ne s’agit pas d’un acte féministe. C’est une manière de troubler l’histoire, de l’inverser pour développer différents points de vue. 

Enfin, comment ne pas évoquer cette toile de sainte Agathe, composée d’un visage d’homme sur un corps nu de femme aux seins ensanglantés, d’une fille manga qui pleure, le tout sur un fond de ciel bleu et de tulipes rouges. Fervente croyante, Agathe avait fait don de sa virginité à Dieu. Refusant de se marier, elle sera torturée et amputée de sa poitrine. Martyre donc qui renvoie à ses tulipes rouges, symboles, depuis la Révolution iranienne en 1979, des martyres morts pour le pays. Impossible de ne pas penser en contemplant cette toile à la fois étrange et saisissante aux manifestations beaucoup plus récentes ayant aussi occasionné de nombreux morts... (Dear St. Agatha, I am witness of your tears in the land of Tulips).

Avec ses compositions et ses couleurs clash mettant en exergue le jeu d’une dichotomie absolue, Hoda Kashiha semble vouloir nous dire : tout va mal mais tout va bien, car espoir il y a. Il faut absolument découvrir et retenir le nom de cette artiste iranienne qui ne restera pas longtemps émergente !

Hoda Kashiha, Dear St. Agatha I am witness of your tears in the land of Tulips
Galerie Nathalie Obadia
8 rue Charles Decoster
1050 Bruxelles

Jusqu’au 11 juillet
Du mardi au samedi de 10h à 18h 

https://www.nathalieobadia.com/

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.