Les lamentations poétiques de Hoda Siahtiri au Beursschouwburg

Dounia Dolbec
15 février 2022

Jusqu’au 25 mai, le centre d’art Beursschouwburg accueille l’exposition No Body’s Body de l’artiste multidisciplinaire Hoda Siahtiri.

Dans une salle en longueur au rez-de-chaussée du Beursschouwburg, l’artiste iranienne basée à Bruxelles présente une installation sonore et visuelle autour des lamentations poétiques et de l’expérience corporelle et sensible du deuil.

En pénétrant dans l’espace d’exposition, le visiteur se trouve nez-à-nez avec un autoportrait de Hoda Siahtiri en taille réelle imprimé sur un support en bois rectangulaire posé au sol à l’horizontale. Neuf photographies du même format sont installées dans la pièce et invitent à la déambulation. Chacune représente l’artiste debout dans des pauses similaires, le regard neutre adressé au spectateur. Chaque impression fait référence à une situation ou à un moment différent selon que Hoda Siahtiri porte un maillot de bain, un voile, une robe ou des sous-vêtements. Toutes sont des photographies en couleur sur fond blanc, ce qui fait ressortir le moindre détail et la charge symbolique qui y est associée.

Les images sont accompagnées de quatre haut-parleurs qui diffusent une composition sonore de trente minutes réalisée en collaboration avec Manuel Phil Bischof. Le long des murs, des coussins noirs placés au sol permettent aux visiteurs de s’installer dans une forme de contemplation et d’écoute favorisée par la dimension immersive de l’installation.

La bande son représente le chant des mères, forme de lamentations poétiques ou hooks qui expriment le chagrin et la douleur du deuil et de la perte. Les sons émis sont un mélange d’éléments naturels, de voix de femmes, d’hommes et d’enfants s’exprimant en farsi et en anglais, de chants de femmes Bakhtiari et de musique, de respirations et de battements de cœur, de bruits du quotidiens ou encore de youyou. L’expérience auditive est totale, l’atmosphère est pesante et inquiétante et les murs frémissent avec la montée en puissance des vibrations.

La composition sonore exprime fidèlement la relation entre l’intime et le collectif qui se trouve au cœur de l’exposition. Hoda Siahtiri s’intéresse en effet à la fois à l’expérience privée et individuelle du deuil et au vécu commun d’une souffrance partagée. Elle revendique la place du sentiment universel de tristesse, son droit d’exister et d’être exprimé par la poésie, le chant, la musique face à l’injonction sociale à cacher, taire ou contrôler la douleur. L’exposition peut ainsi être perçue comme une forme d’ode à la guérison, au temps, à la nécessité de vivre et d’exprimer pleinement les moments de perte.

A travers une pratique qu’elle appelle auto-ethnographie, Hoda Siahtiri parle aussi de communauté, d’identité et d’héritage. En menant une réflexion sur le "corps archive", elle s’interroge sur les changements sociétaux qui affectent notre rapport physique à la mémoire, à la famille, au passé. Les différentes tenues portées dans les photographies sont ainsi les témoins de différents moments de la petite et de la grande histoire et rendent visibles les tensions existantes entre la tradition et la modernité dans l’expression du deuil. En mettant en scène son propre corps, l’artiste interroge enfin la place de la femme dans la pratique des lamentations et dans l’intégration, la transmission ou la remise en cause des codes culturels et sociaux.

Après une formation en cinéma à Téhéran, Hoda Siahtiri a élargi son champ de création au-delà de la réalisation de films documentaires et de courts-métrages à la performance et aux arts visuels. Entre poésie et travail d’archive, elle puise son inspiration dans les histoires et les traces du passé afin de les communiquer sous une forme sensible où le corps occupe une place centrale.

No Body’s Body Hoda Siahtiri
Beursschouwburg
20-28 rue Auguste Orts 
1000 Bruxelles
Jusqu'au 25 mai
Du mercredi au vendredi de 13h à 17h
Le samedi de 14h à 20h

https://www.beursschouwburg.be/fr/

 

 

Dounia Dolbec

Journaliste

Après une formation en danse classique et contemporaine au conservatoire et des études à Sciences Po, elle s'installe à Bruxelles pour se consacrer à la danse et à la chorégraphie. Journaliste pour le site Mu in the city et le magazine Mouvement, elle s'empare de l'écriture pour partager son goût pour toutes les formes de création contemporaine et sa conviction que l'art a le pouvoir de changer la petite et la grande histoire.

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