Anneke Lauwaert et Bilal Bahir chez Hors Tempsia

Muriel de Crayencour
17 novembre 2020

Dans le bel espace au rez-de-chaussée de sa maison à Linkebeek, Agnès De Man a invité deux artistes durant le mois d'octobre. L'un dessine, l'autre sculpte. Pendant le premier confinement, Anneke Lauwaert et Bilal Bahir ont creusé dans les sillons de la mémoire et dans leurs archives de souvenirs et de photographies.

« Au moment du premier confinement, nous avons eu soudain beaucoup de temps. Nous sommes allés faire des recherches dans nos archives : photos d’enfance, etc. Ces photos nous montrent qui on est, d’où on vient Ce temps de réflexion intime nous permet de faire un bilan de notre passé, explique Anneke Lauwaert. Cette exposition UP/DOWN, the silence of the memoration, a aussi été inspirée par le livre de Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, et plus particulièrement par le premier chapitre, La maison de la cave au grenier»

« Pour une étude phénoménologique des valeurs d'intimité de l'espace intérieur, la maison est, de toute évidence, un être privilégié, à condition, bien entendu, de prendre la maison à la fois dans son unité et sa complexité, en essayant d'en intégrer toutes les valeurs particulières dans une valeur fondamentale. La maison nous fournira à la fois des images dispersées et un corps d'images. (…) A travers les souvenirs de toutes les maisons où nous avons trouvé abri, par-delà toutes les maisons que nous avons rêvé d'habiter, peut-on dégager une essence intime et concrète qui soit une justification de la valeur singulière de toutes nos images d'intimité protégée ? Voilà le problème central. (…) Car la maison est notre coin du monde. Elle est - on l'a souvent dit - notre premier univers. Elle est vraiment un cosmos. Un cosmos dans toute l'acception du terme. » (Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, 1957)

Il s’agit, pour ce couple d’artistes, d’explorer les cosmologies de l’intimité, celles des souvenirs, de l’enfance, des lieux dans lesquels ils se sont enracinés, ou pas. Les deux artistes travaillent, chacun à sa manière, sur la mémoration, le resurgissement et l’évocation d’événements passés qui n’ont pas été oubliés.

Anneke Lauwaert (1968, Turnhout) présente un travail déployé à partir du souvenir très précis du lapin qu’elle a reçu enfant et de la cage que son père lui a construite. Le motif du lapin est décliné en plusieurs tailles et adossé à des objets anciens comme l’établi de son père. Installée dans le jardin et dans la maison, chaque représentation du lapin évoque une facette différente, parfois joviale, parfois inquiétante, de l'animal.

Bilal Bahir (1988, Bagdad, Irak), dessine depuis toujours. Ayant fui l’Irak en 2010, sa création se nourrit de cet épisode de déracinement tragique. Il présente une suite de 16 dessins, constituée comme autant d’épisodes, avec des liens vers son enfance et les contes qui l’ont peuplée. « Je dessine sur des papiers imprimés, pages de livres, lettres, etc. Je n’arrive pas à travailler avec une matière propre. J’aime les matières qui ont déjà une histoire. Je raconte des histoires avec le dessin, des contes que j’ai entendus enfant, ou ceux des Mille et Une Nuits, des souvenirs d’enfance. Mais aussi des commentaires sur la politique, les attentats, Charlie Hebdo... Mon père est artiste. Ma famille vit aujourd’hui en Virginie (USA). » Une série de dessins reprend le motif du lapin, intégré dans une narration dont il a le secret.

Ainsi, de liens et ponts visuels, chacun des deux artistes raconte sa propre cosmologie du souvenir, de la mémoration, en enquêtant de la cave au grenier de la maison dont parle Bachelard. L’une à partir de souvenirs paisibles et intensément enracinés, l’autre à partir de l’enracinement de l’enfance jusqu’au déracinement de l’émigration.

« Tout ce que je dois dire de la maison de mon enfance, c'est tout juste ce qu'il faut pour me mettre moi-même en situation d'onirisme, pour me mettre au seuil d'une rêverie où je vais me reposer dans mon passé. Alors, je puis espérer que ma page contiendra quelques sonorités vraies, je veux dire une voix si lointaine en moi-même qu'elle sera la voix que tous entendent quand ils écoutent à fond de mémoire, à la limite de la mémoire, au-delà peut-être de la mémoire dans le champ de l'immémorial. On ne communique aux autres qu'une orientation vers le secret sans jamais pouvoir dire objectivement le secret. » (Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, 1957)

Notre vidéaste Marco Zagaglia est allé visiter l'exposition pour vous.

UP/DOWN, the silence of the memoration
Anneke Lauwaert – Bilal Bahir
Hors Tempsia
19 rue de Hollebeek
1630 Linkebeek
www.hors-tempsia.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

Articles de la même catégorie