Chimériques neurones numériques

Gilles Bechet
04 septembre 2021

Avec Hyper Organisms, iMAL invite 12 artistes internationaux à s'interroger sur les relations paradoxales entre l'homme, les machines et la technologie dans 12 installations poétiques, envoûtantes ou perturbantes.

Plus besoin de lire de la science-fiction pour réaliser ce que les machines font pour nous. Elles ont remplacé la force de travail, leur intelligence assiste nos cerveaux paresseux, les algorithmes organisent notre temps, les big data dictent nos achats, des machines remplacent des cœurs, des cornées, des membres amputés. Mais surtout elles font fantasmer. De quoi notre avenir sera-t-il fait ? Verra-t-on une compétition et l'exclusion mutuelle entre l'organique et l'artificiel ou une fusion inédite produira-t-elle des êtres hybrides dans une autre forme de société ?

C'est là-dessus que s'interrogent des artistes dans une passionnante exposition qui explore les liens complexes entre le vivant et les machines. 12 installations intrigantes, poétiques et perturbantes qui interrogent le présent autant que le futur.

Difficile de discerner au premier regard dans la déroutante installation de Jonathan Pêpe ce qui pourrait être mécanique et organique. D'étranges machines disposées sur une chaise médicale semblent dotées d'une vie propre. Et ce sont nos émotions telles qu'elles apparaissent sur les posts les plus populaires d'un fil Twitter qui font pulser les chairs siliconées. Une forme de divination algorithmique. Moins perturbant mais pas moins fascinant, les tableaux numériques de Katherine Mélançon, qui crée des natures mortes, bien vivantes, composées d'éléments du règne végétal et animal. Le Belge Mathieu Zurstrassen met en scène, dans un absurde théâtre numérique et robotique, un dialogue entre une intelligence artificielle hébergée dans une plante verte et le double qu'elle s'est créé pour se sentir moins seule.


Archaïque et numérique

Doug Rosman a confié à une Intelligence artificielle 30 000 clichés de lui-même dans toutes les positions, avec vêtements et sans vêtements. Découpés, fragmentés et réassemblés de manière complètement aléatoire, ils forment de fascinantes boucles animées mutantes. Justine Emard occupe l'essentiel d'une grande salle aux plafonds bas avec son envoûtante installation supraorganism. Au croisement des neurosciences, de l'entomologie et de l'archéologie expérimentale, elle a modélisé l'observation d'un essaim d'abeilles pour commander la circulation de la lumière et les délicates et cristallines percussions qui habitent des suspensions en verre soufflé. Dans la semi-obscurité de l'ancien espace industriel, on voit apparaître et disparaitre des essaims de lumière rythmés d'une musique concrète venue du fond des âges. Comme un flux entre les temps archaïques et les temps numériques. L'artiste taïwanais Li Yi-Fan nous balance une logorrhée visuelle psychédélique qui condense et agrège comme un diamant noir magnétique les fake news qui traînent sur les réseaux et squattent les neurones de certains. Son avatar masqué et ricanant commente des sujets aussi improbables que les zombies, l'incontinence sexuelle et les pilules aphrodisiaques dans un joyeux déferlement d'images hyper speedées. Les étranges machines des artistes coréens Ujoo et Lim Hee-young ralentissent la cadence. En hybridant leurs mécanismes chromés avec des cheveux ou avec appendices caoutchouteux couleur chair, ils créent de curieux hybrides mécanico-organiques dont les lents mouvements en boucle apparaissent bizarrement apaisants. Elles ne suscitent pas une quelconque menace, ne proposent pas de solutions. Elles ne donnent pas l'heure, elles ne font pas le café. Elles sont là simplement.

 

Hyper Organisms
iMAL
30 quai des Charbonnages
1080 Bruxelles
Jusqu'au 19 septembre 2021
Du mercredi au vendredi de15h à 19 h
Samedi et dimanche de 14h à 18h
www.imal.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.