Hyperrealism Sculpture, à propos de la vie, du sexe et de la mort

Muriel de Crayencour
14 janvier 2020

A La Boverie, à Liège, l'exposition Hyperrealism Sculpture bat son plein. Une présentation plutôt spectaculaire de ce mouvement qui voit le jour dans les années 1960 aux Etats-Unis, en réaction à l'esthétique dominante de l'art abstrait. Elle a voyagé internationalement à Bilbao, au Mexique, à Canberra en Australie, au Kuntshal de Rotterdam et se complète ici en fin de parcours avec des œuvres de quelques artistes belges, dont Berlinde de Bruyckere. C'est à voir, pas seulement pour l'époustouflant savoir-faire des artistes et le côté plein des yeux, mais aussi parce que les œuvres à voir nous interrogent sur notre condition humaine.

Les précurseurs du mouvement, Duane Hanson, George Segal et John DeAndrea, sont présents dès le début de l'exposition. Hanson, dont on avait pu voir une expo formidable au Musée d'Ixelles, s'attache à représenter des gens ordinaires, grandeur nature. Two Workers, avec leurs vêtements de travail et leurs outils, semblent encore installer l'exposition. Hanson aimait à représenter des êtres ordinaires, pour montrer, comme il l'explique dans une vidéo, leur fragilité, leur humanité. George Segal, lui, propose des silhouettes monochromes, qu'il met dans des situations banales, comme cette femme bleue assise sur un banc, ou cet homme jouant au flipper. Des corps comme des croquis. 

Ceci n'est pas un corps

Trois fois la même femme nue, chaque corps installé sur un haut socle. Cheveux attachés en un chignon lâche, texture de la peau incroyablement rendue, jambes ouvertes, sexe offert à notre regard, ces trois non-corps nous obligent à regarder l'objet de mille fantasmes, le corps offert d'une femme. Mais ce n'est pas une femme, c'est une sculpture ! Si on pouvait la toucher, on serait bien étonné de la sensation de froid. That Girl, de Paul McCarthy, nous parle de sexe, et trouble notre perception de la réalité.

Le corps humain et sa représentation sont au cœur de l'exposition. Des corps vêtus, des corps nus, la plupart d'un troublant réalisme, au cheveu près. Le visiteur n'est pourtant pas ici confronté à sa corporalité, mais bien à ce qu'est le réel. Si Woman and Child, de Sam Hinks, représentant une vieille femme en chemise de nuit, portant serré contre elle avec tendresse et douceur un nouveau-né nu trouble tant notre regard, ce n'est pas parce qu'il nous raconte quelque chose sur notre corps, mais sur ce qu'est le réel. Visage ridé, yeux fermés, cils, sourcils et cheveux implantés avec tant de réalisme, carnation du petit enfant, plis de la peau... Si ces deux corps ne sont pas réellement des corps vivants, alors que sont-ils ? Et pourquoi troublent-ils notre regard ? Est-ce de voir deux âges si éloignés sur la courbe de la vie aussi bien représentés ? Est-ce d'être troublés par la tendresse que dégagent ces deux volumes immobiles et non vivants ? 

Morcellement des corps

Dans la section Morceaux de corps, le morcellement ajoute un message souvent politique à l'œuvre. Ainsi Back to Square One, de Peter Land, montre la tête et le haut du buste d'une homme (l'artiste lui-même) prolongé par une grande série de cartons qui font comme un tunnel, disposés en un large cercle, lequel s'achève avec deux pieds et un début de mollets. Dans combien de cartons l'homme désespéré doit-il s'enfouir pour ne pas mourir ? Plus loin, Tronçonné, un bronze de Fabien Mérelle, présente lui aussi un corps incroyablement bien rendu, dont le bas se transforme en tronc d'arbre. 

Vous ne pourrez manquer A Girl, de Ron Mueck, 5 mètres de long, un nouveau-né gigantesque, encore couvert de liquide et un peu sanguinolent, le cordon ombilical toujours présent. Naître reste encore et toujours quelque chose d'immense et de terrifiant, semble nous dire cette sculpture, derrière son aspect spectaculaire qui épate le visiteur.

Qu'est-ce que le réel ?

Dans la dernière section, Frontières Mouvantes, la sculpture de Glaser/Kunz montre un homme en chaise roulante, plâtré de la tête aux pieds. Sur le visage est projeté une vidéo d'un visage qui parle. Cette œuvre fut baladée dans les allées d'Art Basel, vidéo allumée, rendant ce personnage plus vrai que nature. Quand les artistes voulurent sortir avec cette pièce de la foire, ils n'eurent pas l'autorisation. Il leur a suffi de remettre en route la vidéo, créant l'illusion d'un personnage réel, pour pouvoir sortir sans problème ! Où se situe le réel ? Le réel serait-il entièrement soumis à la perception que nous en avons ? Vidéo éteinte, ceci n'est pas un corps humain, vidéo allumée, troublant notre perception, ceci est bien un corps.

Entre la naissance et la mort, grands thèmes de l'humanité à travers le temps, chacun tente de rester dans le réel, qui très souvent nous échappe, soit par la mélancolie ou la dépression, soit, aujourd'hui, par un usage trop prégnant du monde virtuel offert par nos écrans.  L'exposition, en plus d'être spectaculaire, confronte le visiteur à sa fragile condition d'humain : nous sommes bien plus fragiles que toutes ces œuvres, qui seront encore dans des salles d'exposition bien après notre mort. Vertigineux, non?

Hyperrealism Sculpture
La Boverie
3 parc de la Boverie
4020 Liège
Jusqu'au 3 mai
Du mardi au vendredi de 9h30 à 18h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
www.expo-corps.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.