Il fait dimanche sur la mer

Elisabeth Martin
25 juillet 2015
De ses sculptures murales façonnées de fil de fer, minimales et frêles, à ses montages vidéo, si subtils, le travail de Lili Dujourie est à redécouvrir tout l'été. Le S.M.A.K à Gand et le Mu.ZEE à Ostende s'unissent pour rendre hommage à notre compatriote. Une fois n'est pas coutume. L'exposition Les plis du temps remonte le cours d'un demi-siècle de création, à travers les différentes facettes de son art, de ses débuts dans les années 1960 à aujourd'hui. Un travail d'une sobriété et d'une sensualité tout en raffinement présenté par les deux institutions. Journal d'un itinéraire à lire entre les lignes.

Artiste de la sobriété et de l'intime, Lili Dujourie (Roeselare, 1941) construit son œuvre à la lisière des genres sur des supports allant du papier au velours, du marbre à la photo. Des œuvres d'apparence souvent austère, qui laissent la matière s'imposer ; certaines en retrait, que l'on doit aller chercher. Porteuse d'un langage personnel, simple et conceptuel, cette féministe est l'enfant du minimalisme et du bouillonnement culturel qui anime la Flandre dans les années 1960-1970. Elle exploite autant le collage, la sculpture que la photo ou l'image filmique. Tout en revendiquant sa spécificité de femme dans un paysage artistique dominé par les hommes. Son art suggère et donne envie de toucher. Il se développe tout en finesse, de série en série. Techniques et matières différentes le servent à tour de rôle. C'est minutieux, ordonné, réfléchi.

Pour commencer, des fragments d'argile bronze, ocre ou noire, faussement bruts, posés sur des tables. Quasi-similaires, ils rappellent le goût de Dujourie pour la matière. On ne sait s'ils ont été travaillés des doigts ou de la paume, s'il s'agit de débris ou de feuilles pétrifiées. Les notions d'horizontalité et de spatialité sont le pivot des sculptures minimales de la fin des années 1960. On s'approche, on quitte puis on revient à ces plaques métalliques posées à même le sol ou contre des rectangles monochromes peints sur les murs. S'agit-il de peinture ou de sculpture ? On ne peut imaginer contraste plus fort que celui des installations en marbre voisinant des visages dont les traits sont esquissés par des lignes métalliques jouant avec la notion de profondeur. Les pièces frôlent ici la dimension sculpturale dans une pratique élargie du dessin ! Puis émotions contenues dans ces voiles blancs et ces draps immaculés posés simplement sur des tables ou des plaques métalliques noires. Leur beauté pure se prête au rêve et à l'érotisme. Rien de tel avec la salle qui regroupe les créations théâtrales en velours nées d'un séjour en Italie. Ici, des œuvres rappelant les décors lyriques des opéras. Le regard est concentré sur le rendu des matières et les couleurs franches qui structurent chaque installation.

Moments d'arrêt et de fixation, les photos dujouriennes sont conçues comme des créations picturales. Traités comme des champs poétiques, ses nus ont une façon de révéler la matière et les tissus qui nous ramène aux primitifs flamands. Ils mettent l'accent tout autant sur la lumière que sur la beauté voluptueuse des corps. Le S.M.AK. montre des photos de nus masculins. La plasticienne transgresse les conventions de son temps tout en mettant en évidence la fragilité masculine. Les vidéos sont des instants de grâce. Le temps est pris comme médium artistique. L'attente y devient une manifestation temporelle. L'installation subtile Il fait dimanche sur la mer tient son titre d'un poème d'Emile Verhaeren. Le montage repose sur l'enregistrement des marées ostendaises pendant sept jours. Tiens, une seule des images est animée ! L'artiste navigue entre image fixe et vidéo dans une expérience hybride de la durée et du mouvement infime. La ligne entre la réalité et la perception de la réalité devient très fine.

L'exposition est complétée par Maagdenlale, la toute première œuvre de Lili Dujourie en velours exposée au Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK), juste à côté du S.M.A.K. Vous avez jusqu'au 4 octobre pour voir les expositions !
Lili Dujourie
Les plis du temps
Mu.ZEE
11 romestraat
8400 Ostende
Jusqu'au 4 octobre
Du mardi au dimanche, de 10 h à 18h
www.muzee.be

S.M.A.K.
1 Jan Hoetplein
9000 Gand
Jusqu'au 4 octobre
Du mardi au dimanche, de 10 h à 18h
www.smak.be

























 

Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.

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