L'Afrique hors des clous

Gilles Bechet
03 juillet 2019

Existe-t-il un art africain, une philosophie qui connecte tous les artistes du continent ? C’est à cette question que tente de répondre l’époustouflante exposition qui rassemble des pièces, tant traditionnelles contemporaines choisies par Kendell Geers dans les collections de Sindika Dokolo. S’il existe, l’art africain se forme dans notre regard. Et ça peut commencer maintenant.

C’est une œuvre de Kendell Geers, commissaire de l’exposition, qui accueille le visiteur. On devine la forme d’une statuette africaine emmaillotée sous les bandes de chantier rouges et blanches qui évitent soigneusement les grappes de clous plantés dans l’objet. De part et d’autre, sont présentées des sculptures rituelles minkisi, inspirations lointaines de l’artiste sud Africain. L’une d’entre-elles porte sur le ventre un petit miroir voilé par le temps.

C’est dans un constant va et vient entre le passé et le présent, le traditionnel et le contemporain, qu’une autre Afrique se dessine. Ironie de l’histoire, l’exposition prend place dans les mêmes salles qui en 1930 avaient exposé ce qu’on appelait « L’Art Nègre », avec un mélange de fascination et de mise à distance. En écho à la statuette nkisi, la scénographie d’IncarNations multiplie les miroirs au sol et aux murs comme pour suggérer au visiteur qu’avant de regarder et de juger, il se regarde d'abord lui-même. Les 150 pièces exposées appartiennent à l’imposante collection de Sindika Dokolo, un collectionneur qui a commencé à rassembler des pièces d’art traditionnel avant de s’intéresser à l’art africain d’aujourd’hui et de créer sa fondation à Luanda avec l’artiste Fernando Alvim. La question que pose cette exposition avec son sous-titre est celle de l’existence d’un art africain au delà des frontières du temps et de l’espace. La réponse est plutôt oui, mais alors protéiforme et divers, comme la photographie d’une foule en mouvement. Les similitudes sont parfois formelles mais pas seulement. Ainsi, de nombreux artistes interrogent le thème du masque. Zanele Muholi recycle un tabouret pour en faire une coiffe traditionnelle, ou Phyllis Galembo avec ses photos mascarades qui semblent avoir été prises dans un autre temps, un autre espace.

En soustrayant masques et statuettes de leur lourd bagage ethnique (à propos duquel le guide du visiteur offre cependant de précieuses informations), on invite le visiteur à ressentir plutôt qu’à comprendre car dans le même temps on aurait tendance à regarder les œuvres contemporaines non pas uniquement comme des peintures, des photos ou des sculptures, mais comme des objets incarnés d’une force ou d’une spiritualité que chacun remettra à sa place. 

Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour habiter les extraordinaires soundsuits de l’artiste américain Nick Cave. Des costumes de danse qui deviennent des fétiches démesurés de brindille ou de métal. De même, devant les aquarelles de Barthélémy Toguo, on est tenté à chercher ce qui se cache derrière les visages aux yeux insondables comme derrière un masque. Et puis, les distorsions grotesques de la vidéo Alien de Minette Vari métamorphosent les trois femmes nues en idoles aux seins déformés comme sur une statuette dogon. Une petite salle au centre de laquelle trône un irrésistible chasse-mouche Luena Mufuka évoque le projet Dundo qui vise à la reconstituer les collections du musée de Dundo presque entièrement pillé pendant la guerre civile angolaise. Le chasse-mouche, qui appartenait à un collectionneur belge, à été restitué par ses héritiers au musée angolais où il repartira après l’exposition.

Le parcours se termine par un alignement de masques aussi beaux les uns que les autres, posés sur des socles miroir. Tout au centre, presque inaperçu, une œuvre de Damien Hirst, réalisée pour son exposition controversée de la Biennale de Venise 2017. Il s’agit d’un tête en bronze évidée au visage serein, inspirée d’une sculpture yoruba. L’artiste kleptomane anglais phagocyté par l’art africain ? Personne ne protestera.

 

IncarNations
African Art as Philosophy
Palais des Beaux-Arts
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 6 octobre 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h 
Le jeudi de 10h à 21h
www.bozar.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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