Une bulle hors du temps

Zoé Allen
14 octobre 2020

L’exposition collective Inspire qui vient de démarrer à L'Iselp est accompagnée de performances, de conférences et de résidences d’artistes et de chercheurs scientifiques. Le centre d'art fête ses 50 ans cette année et à cette occasion, ils ont décidé de travailler autour de la question du temps. Ce concept avait été réfléchi et décidé bien avant le confinement mais prend tout son sens aujourd’hui. Nous avons été nombreux à marcher plus lentement, forcés à réduire notre frénésie habituelle. Le cours de la vie reprend petit à petit ses droits mais la perception du temps et la manière dont nous décidons de le vivre dans toute son intensité sont une mise à distance nécessaire dans une société où tout s’accélère.

Nous nous retrouvons souvent à courir d’un point à l’autre et le chemin vers l’exposition en passant d’un tram à l’autre n’est pas une exception. Nous somme pressés, nous avons l’impression que nous sommes toujours en retard, à devoir courir contre la montre tel le lapin d’Alice au pays des merveilles. Nous nous engouffrons par la grande porte de verre et là, sans l’espace tampon du hall d’entrée habituel, nous faisons face à la première oeuvre, The Overview Effect de Maarten Vanden Eynde. Une terre pelée et découpée comme une orange nous interroge, notre vie quotidienne est déconstruite sans transition.

Inspire est lié à la fois au rythme naturel de notre corps mais également à l’inspiration, à la créativité qui est propre à chacun. "L’art aide à l’ancrage et à aller de l’avant" nous dit Adrien Grimmeau, le directeur de l’Iselp. Des vidéos comme One Second of Silence d’Edith Dekyndt est une projection qui hypnotise le spectateur et l’entraine dans une méditation contemplative. Ce rectangle lumineux paisible où un drapeau transparent flotte en laissant entrapercevoir les nuages nous fait penser à une fenêtre de laquelle nous observons notre temporalité intérieure dans le plus grand des silences. Silence qui, en milieu urbain, est si précieux par son repos cérébral.

En ville, nous sommes souvent en déconnexion totale avec la nature. Nous tentons de racheter le temps en nous rendant à la campagne le weekend mais l’art peut aussi nous y aider. La respiration végétale One Generation Apart / D’ici une génération de Fabrice Samyn ou Blütenstaub von Hazelnuss (Hazel Pollen) / Pollen de noisetier de Wolfang Laib dépendent du rythme naturel. Pour sélectionner les éléments qui composent leurs œuvres, ils ont dû patienter longtemps pour que la nature leur offre ce qu’ils désiraient. Alors que nous sommes habitués à avoir tout, tout de suite, la patience qui accompagne la production de ces œuvres impressionne et engage à en faire également preuve.

L’évolution des oeuvres en fonction de l’espace et du temps dans lequel elles s’inscrivent est expérimentée au bout de la passerelle. Elles invitent à modifier la perception du temps du spectateur en captant l’espace autour de lui. Les Peintures indisciplinées du Collectif Muesli sont des tableaux qui réagissent et se cristallisent, grâce à un procédé chimique, aux propriétés du lieu et aux changements atmosphériques ambiants. Lorsque nous les avons vus, ils étaient roses mais on nous a affirmé que le jour précédent, ils étaient bleu ciel. Peut-être seront-elles d’une autre couleur lorsque vous vous y rendrez ? Wait and See de F&D Cartier, composée de papiers photosensibles périmés Kodak posées à la lumière, forme une installation en perpétuelle évolution. Les couleurs - à la base blanche - se transforment en fonction de leur époque de production, format et sensibilité.

S’il est évident qu’il est impossible de vivre le musée en pleine conscience totale car il n’est pas permis d’utiliser tous ses sens et de goûter, sentir ou toucher une oeuvre - ne s’agissant pas d’oeuvres tactiles - les sens de la vue et l’ouïe sont mises en exergue pour comprendre ce que nous ressentons. Pour rendre l’expérience plus globale, trois compositeurs belges Valérie Leclercq, Jean D.L. et Alice Hebborn ont composé une pièce musicale originale Résonances. Même si nous n’y prêtons pas forcément l’oreille, la musique nous accompagne tout le long de l’exposition et influence notre temps d’attention sur ce qui nous entoure.

Pour beaucoup de personnes animées par l’art et la culture, l’arrêt des activités muséales était devenu réellement pesant dans les derniers mois et c’est avec beaucoup de succès que l’Iselp a réussi à préserver l’ambiance si particulière des musées, une bulle hors du temps, malgré l’inquiétude actuelle régnante.

Inspire
Iselp
Boulevard de Waterloo, 31 
1000 Bruxelles 
Jusqu'au 28 novembre 
Du mardi au samedi de 11h à 18h 

www.iselp.be

Zoé Allen

Journaliste