Jacqueline Devreux, fétichiste

Muriel de Crayencour
18 juin 2020

Comme les autres galeries bruxelloises, la Galerie Pierre Hallet a rouvert ses portes avec l'exposition de Jacqueline Devreux, accrochée juste avant le confinement. Il faut s'imaginer l'angoisse et la déception des artistes plasticiens qui travaillent dans la relative invisibilité de leur atelier (depuis, Instagram est passé par là) et dans la solitude, qui exposent enfin après deux ou trois ans leur nouveau travail. Tout ferme pour presque trois mois, y compris cette fenêtre d'élan et de joie qu'est l'ouverture d'une nouvelle exposition. Retour à l'atelier, sans avoir pu rien montrer.

Heureusement, l'expo Jacqueline Devreux est prolongée et c'est un bonheur de retrouver ses dessins à la mine de plomb qu'on avait découverts avec délectation fin 2017. Devreux continue son exploration du fétichisme. Mais ce n'est pas si simple. Elle part d'abord à la recherche d'amis ou d'inconnus qui acceptent d'être photographiés. Ils sont invités à venir avec des vêtements ou des accessoires qui les amusent. L'idée est de se mettre en scène sur un mode farfelu, ou érotique... le jeu étant de révéler quelques non-dits et de faire tomber quelques masques. C'est une première étape du travail durant laquelle l'artiste va pousser son modèle à s'exposer sans timidité. Ainsi, l'une est affublée d'un fouet, l'autre porte de hautes bottes noires, un autre un chat noir dans les bras. Ces photos servent de base aux dessins. L'étape du dessin permet à l'artiste d'ajouter une couche de folie : un masque de cochon, de tigre, un chien à l'avant-plan, d'autres éléments. Le masque est souvent présent et sert à démasquer encore plus le portrait. Celui-ci n'est plus un portrait classique, mais devient le miroir d'une série de fantasmes, ceux du modèle se mêlant à ceux de l'artiste.

On voit aussi plusieurs grandes peintures dans l'exposition. Ainsi, Une autre femme, où l'on reconnaît la silhouette de Jacqueline Devreux elle-même, mais son visage est presque effacé par une volute blanche. The Inner fight montre deux silhouettes de la même jeune femme, l'une sage, l'autre aux mains ensanglantées. Voir aussi l'exceptionnel Il faut parfois pouvoir s'arrêter, montrant un visage caché par un masque de squelette, peint quelques jours avant le confinement. Ou ce Portrait de sa fille Alice assise sur une chaise bleue posée sur un sol jaune vif. La réponse à la question "Pourquoi peindre ?" pourrait être entièrement contenue dans cette toile magistrale. 

Durant le confinement, l'artiste, obsédée par les portraits, s'est lancée dans la sculpture, produisant de petites sculptures grimaçantes et totémiques faites d'argile, de chiffons, de fil de fer et de fil à coudre. L'aspect fétichiste et carnavalesque s'y retrouve avec brio. Clairement, un nouveau médium dans la palette de Devreux.

Jacqueline Devreux
Gestation
Galerie Pierre Hallet
33 rue Ernest Allard
1000 Bruxelles
Jusqu'au 30 juin
Du mercredi au samedi de 14h30 à 18h30
http://www.galeriepierrehallet.com/

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.