Jacqueline Mesmaeker, Quelle aventure

Manon Paulus
09 juillet 2020

En janvier dernier, le Centre culturel de Strombeek exposait déjà l'œuvre fondatrice de Jacqueline Mesmaeker. Au sortir du confinement, on la retrouve pour une rétrospective de son travail à Bozar jusqu’au 21 juillet.   

Ah, quelle aventure ! : un titre d'exposition qui évoque autant l'expédition des spectateurs au fil des salles que le regard rétrospectif lancé par l'artiste sur sa propre existence, un My Way version belge. Loin d’être un long fleuve tranquille, son parcours débute dans le domaine de la mode, l’architecture et le design, pour ensuite se poursuivre, alors qu’elle a 45 ans, dans de nouvelles études à La Cambre. Elle se consacrera dès lors pleinement, selon sa formule, « à l'étude des problèmes visuels ».

Le travail de Jacquelines Mesmaeker (1929, Bruxelles) prend forme dans l’intervention minimale, dans le dévoilement de la poésie des choses du quotidien. Mais son pouvoir d’évocation, lui, est immense. On parcourt alors l’exposition avec le sentiment étrange que l’artiste s’adresse particulièrement à nous, un sourire en coin. Et l’on sourit aussi, comme lorsqu’elle faxe à Kristy Ogg, pour l’exposition Slight, une liste de ce qui se trouve dans la rue et dans son immeuble. Elle enverra au total 34 fax à la galerie : des pensées sous formes graphiques, picturales ou écrites. Lancés comme des bouteilles à la mer, ils n’auront jamais de réponse.

« Dear Kristy, Day by Day, we walk towards the end of "Slight". I didn't receive any fax so I hope you got mine in good condition.[...] »

Des références à la mer, il y en aura beaucoup : ses Carnets de bateaux, petites aquarelles représentant des navires sur les flots, toujours différents, parfois à peine esquissés, juste suggérés, puis Les Antipodes, vidéo de l’infini roulement des vagues de la mer du Nord qui, projetée à l’envers, paraît alors représenter le Pacifique, et enfin Melville 1951, qui clôt l'exposition, un bateau éclairé par la projection de fleurs en noir et blanc, en référence à Billy Budd de l’écrivain Herman Melville. On comprend d’ailleurs intimement sa fascination pour cette immensité bleue insondable.

Nous traversons son travail en naviguant à travers les superpositions de couches de significations des œuvres, entre les références artistiques, littéraires, historiques ou anecdotiques, mais aussi entre les couches physiques. Dans Les Charlottes, à l’aide d’une photocopieuse, les strates se superposent : des paysages, du verre, du texte et quelquefois l’image de la reine Charlotte de Belgique - déclarée folle et cloîtrée dans son château - qui émerge du fond du cadre. On décèle dans l’un des tableaux la phrase suivante : « Parfois il faut brouiller les pistes. Le spectateur croit avoir trouvé un chemin, il s’y enfonce, mais la fascination est ailleurs. »

Par la répétition, l’association d’images, d’idées, les œuvres de Jacqueline Mesmaeker permettent une mise en récit cependant toujours ouverte à de nouvelles perspectives. Par exemple, l’image d’une mer agitée, peinte par Carl Wilhelm Hugo Schnars-Alquist et présente dans l’œuvre l'Androgyne, est réutilisée dans la salle suivante, servant un autre dispositif. Associée cette fois à un texte, une gravure, elle nous plonge dans une tout autre histoire.

Avec une sensibilité inouïe, l'artiste tente de dévoiler ce qui se dissimule au regard des passants. Comme lorsqu’elle accroche une photographie de son papier peint partiellement déchiré, quand des fentes sont remplies par des petits bouts de tissu rose ou encore lorsqu’une stèle en béton renferme un chandelier en son sein. Une volonté de révéler l’invisible, finalement résumée par le titre d’une de ses vidéos : « J’ai vu que tu n’as pas vu ». 

Ah, quelle aventure ! 
Jacqueline Mesmaeker
Bozar
rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles
Jusqu'au 21 juillet
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.bozar.be/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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