Avec un ciel si bas

Vincent Baudoux
17 mars 2021

« Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu ; avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité », écrivait Jacques Brel. Ces mots pourraient s’appliquer aux photographies réalisées par Jacques Vilet, intitulées Escaut Source Océan, et exposées actuellement au Musée Emile Verhaeren, à Sint-Amands, près de Dendermonde (Termonde).


Un gris effervescent

L’idée est de suivre le cours du fleuve, depuis sa source dans le Nord de la France jusqu’à son estuaire en Zélande, traversant ainsi une grande partie de la Flandre. Pas question pourtant de s’arrêter aux centres urbains, économiques ou portuaires, Gand, Anvers, l’artiste s’attardant plutôt aux fragments de paysages pas encore abîmés par le monde moderne. Dans ces photos, rares sont les signes de présence humaine, les navires, les villes ou les usines se réduisant à de lointains fantômes à prendre avec des pincettes. L’absence est le mot qui semble le mieux définir ces images, à commencer par la couleur et ses charmes qui accompagnent si souvent le tintouin obligé de nos vies. Il est étrange, d’ailleurs, de constater combien nos contemporains ont besoin d’animations et de sollicitations, de suppléments, de vitamines et d’apport d’énergie ! Osons donc le gris, loin de toute clinquance, des paillettes sucrées et du parfum des strass, des exhausteurs de goût.


Enfoncer le regard

Carence de spectacle aussi, car, aussi loin que mène le regard, il s’y passe si peu selon les critères de nos vies trépidantes. Ces images de Jacques Vilet disent avant tout le calme, la quiétude qui fait du bien. Dans cette série, elles sont divisées en deux, horizontalement, de la manière la plus classique avec sa double grande plage de ciel et de terre, à hauteur des yeux et du chevalet-trépied. C’est tout. Une ligne d’horizon lointaine, tant il est important pour l’artiste de faire en sorte que le regard s’enfonce au plus loin, là où toute trace d’effervescence devient détail insignifiant. Même quand il évoque les berges ou les terres en bord de fleuve, les ondulations du relief semblent calquées sur le rythme musard du courant qui paresse. On perçoit alors l’apaisement, aussi loin que l’on peut voir, raison pour laquelle l’idée de distance et d’horizon est essentielle à cette œuvre. Ainsi donc, ce que l’on percevait d’abord comme monochrome révèle une multitude de bruissements visuels et les rumeurs à peine perceptibles d’un monde qui frémit. Le photographe a décidé d’aller y voir de plus près.


Le Zone System

On ne peut passer sous silence l’aspect technique nécessaire à une telle entreprise. Avec cette question : en quoi ces photographies sont-elles plus intéressantes que ce que permettent les plus doués des smartphones ? Ces derniers sont fabriqués à destination d’un maximum de consommateurs, pour une vision standardisée. Leurs processeurs formatés sont donc significatifs d’une moyenne, comme McDo vis-à-vis des saveurs locales multiples. Or, ce sont ces sapidités visuelles que Jacques Vilet s’efforce de respecter et mettre en valeur. Pour ce faire, il pratique le Zone System, lequel permet de contrôler, dès la prise de vue, pour chaque portion d’image, le contraste et les densités que révélera ensuite la chambre noire. La question est importante, voire philosophique, car elle pose la relation de l’individu face au programme statistique. Il ne s’agit pas ici d’une simple prise de vue au sens habituel, puisque la focalisation n’a rien d’automatique, et se décide individuellement pour chaque zone. Ces photos montrent les différences et les nuances que la technologie unifiante s’efforce d’harmoniser… en les estompant. Si l’expression n’était déjà entrée dans les mœurs, on pourrait y voir une réalité augmentée !


Méditations

Puisque les grands formats font perdre le mystère d’un horizon trop facile à visiter, Jacques Vilet leur préfère en contraste un tirage en petit qui nécessite une plus grande insistance du regard. Afin de mieux nous faire voir ce que nous avons devant les yeux, l’artiste travaille en noir et blanc, supprimant ainsi la sensation colorée. S’il est photographe, c’est que Jacques Vilet souhaite abstraire les autres sens que la vue. Peu importe le vent, les odeurs, les sons, le chaud ou le froid au moment de la prise de vue, ne compte qu’une mise en sourdine des sens, ne focalisant que le seul regard, partiel, local, intense mais - il faut insister - insoutenable dans la réalité quotidienne. On retrouve ici une attitude proche de la méditation, qui fait le vide afin d’accéder à un autre état de conscience du monde qui nous entoure. « Souvent, une photo révèle ce que je n’avais pas vu de mes yeux », dit Jacques Vilet. Y a-t-il une meilleure justification de sa pratique ?

Jacques Vilet
Escaut Source Océan
Verhaeren Museum
71 Emile Verhaerenstraat
2890 Sint-Amands
Jusqu'au 5 mai
Du mercredi au dimanche de 11h à 18h
Annoncer sa visite à l'avance par téléphone ou par courriel
www.emileverhaeren.be

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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