Jan Locus et Albert Pepermans chez Schönfeld Gallery

Mélanie Huchet
12 juin 2020

La Schönfeld Gallery, au Rivoli Building, présente deux expositions solo cent pour cent belges : l'une de Jan Locus, photographe et cinéaste, l'autre de l'artiste multidisciplinaire Albert Pepermans. Intitulée brillamment So far/so close, on y parle d'immigration et de technique photographique atypique. 

The Distance Between Us : la complainte d’une maman marocaine

L’exposition consacrée à Jan Locus (1968 ) se compose d’une vidéo et d’une quinzaine de photos grand format noir et blanc de Casablanca prises en 2016. Ici, la ville est à son état brut, sans fioriture, avec ses trottoirs piégés de trous, loin des cartes postales ensoleillées qui font rêver. La même année, Jan Locus reçoit d’une famille marocaine de Molenbeek deux cassettes audio datées semble-t-il de la fin des années 1970, début 1980, une période où la Belgique en manque de main-d’œuvre recrute massivement au Maroc. Les nouveaux arrivants commencent à travailler dans l’industrie du charbon, ensuite à la construction du métro.  

Ces photos, bien que très esthétiques dans leur nudité, ne sont finalement que le décor de cette vidéo intitulée The distance between us, véritable colonne vertébrale de l’exposition. C’est dans une succession d’images en plan fixe que l’on découvre un Bruxelles gris souris dans des quartiers austères dépourvus de toute végétation. Les humains y sont absents. Rien ne bouge. A part ce train que l’on voit en début et en fin de vidéo qui passe à grande vitesse, et cet arbre qui revient à plusieurs reprises, dont les feuilles dansent lentement au gré du vent comme une respiration furtive. 

Et puis il y a ce fond sonore magnifique, rendu possible grâce à ces deux fameuses cassettes audio en arabe (sous-titrées en anglais). Elles révèlent  avec une réalité crue la souffrance d’une mère restée au pays tandis que ses deux fils sont partis travailler en Belgique. Des maux qu’elle exprime oralement, qu’elle enregistre sur ces cassettes qu'elle leur envoie.

"My sons AbdulKadir and AbdulRahman. If I can't find a way to come and to see you in the country you live before I die, I shall be burned from sadness. God gives his benedictions to you."

On écoute le cœur serré ses chants de lamentations, ses mots d’amour pour ses enfants qu’elle bénit mille fois, son manque, sa peur d’être oubliée…

"Oh mother my sons left me and forgot me. You my sons left me and forgot me. You left me alone in my land. He left me against my heart."

Elle raconte sa mauvaise santé, leur demande de lui envoyer de l’argent, de prendre soin l’un de l’autre, elle prie Dieu de les rassembler,  mais aussi des rires d’enfants, peut-être ceux de leur sœur restée près de leur mère. Cette sœur qui demande à ses frères pourquoi ne pas l’avoir attendue comme prévu au bord de la mer pour lui dire au revoir. Dire adieu leur était peut-être insoutenable... Entre chagrin, rire et culpabilité, la mère évoque sa mort prochaine dans cette complainte douloureuse :

"Oh God, mercy. Wash my body. And wrap it in a shroud. Clean my body from all these clothes, purify my body. I can see my death through my eyes. All these people gathering around my body. I can hear them talking."

Une vidéo d'un grand Jan Locus qui prend aux tripes.

Le Journal Brut d’Albert Pepermans 

Né en 1947, l’artiste belge Albert Pepermans décolle dans les années 1980 grâce à de nombreux happenings, dont le mémorable Rock'n’roll party aux Halles de Schaerbeek en 1982 et des performances la même année à Paris au Centre Pompidou et au Cirque d'Hiver. Au fil des décennies, si sa pratique artistique se diversifie considérablement (peinture, dessin, photographie, etc.), Albert Pepermans continue à puiser dans ses inspirations de jeunesse. Le rock and roll, le pop art, la culture américaine des années 1950 et 1960, le cinéma, les comics appartiennent définitivement à son lexique, l’artiste use de stratagème pour ne jamais faire la même chose. Si certains artistes sont très rapidement identifiables par un style unique, Albert Pepermans refuse la routine.  

En quittant la grise mélancolie du rez-de-chaussée, le premier étage dédié au solo d’Albert Pepermans est une explosion de couleurs pop. Composée de douze œuvres mixed media, la série appelée Journal Brut tire son titre du livre de l’écrivain hollandais Ivo Michiels. Ici, chaque œuvre possède sa couleur prédominante (rouge, bleu, vert, jaune) peinte à l’acrylique sur toile. Une fois la peinture sèche, Pepermans sélectionne des photos noir et blanc prises par lui-même lors de ses voyages (Buenos Aires, Tel Aviv, Los Angeles, Venise). Il les imprime sur Plexiglas qu'il visse sur la toile. Mais attention, certaines ont été prises de tellement près qu’elles en deviennent non identifiables ! Regardez le jaune, par exemple. Que voyez-vous ? Un nid peut-être, une flamme ? Eh non, c’est une petite cuillère ! Et faut l’avouer, sa beauté est saisissante ! À côté des abstraites, on trouve aussi des photos figuratives comme ce magnifique portrait de deux filles de l'Américaine Diane Arbus sur fond violet qui nous plonge dans une introspection totale. Enfin, ce clin d’œil à Francis Bacon grâce à des photos prises lors d’un vernissage par un des amis d’Albert.

Les œuvres d’Albert Pepermans ont ceci de commun qu’elles n’ont rien en commun. Elles nous surprennent à chaque fois, tant l’homme est ingénieux. Après plus de quarante ans de création rock, brute, rebelle, les œuvres d’Albert Pepermans n’ont pas pris une ride.

Deux solo shows à aller voir absolument !

So far / So close, 
Jan Locus
Albert Pepermans
Schönfeld Gallery
Rivoli Building #21
690 chaussée de Waterloo 
1180 Bruxelles
Jusqu'au 27 juin
Du jeudi au samedi de 14h à 18h 

www.schonfeldgallery.com

À NOTER:  

Exposition privée d'Albert Pepermans dans son atelier à Kortenberg
Sur réservation les samedi 27 et dimanche 28 juin entre 14h et 18h
Infos et réservation : greet@schonfeldgallery.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.