Jean Dubuffet, l'aventure lithographique

Muriel de Crayencour
29 août 2020

La dernière exposition montée par Catherine de Braekeleer au Centre de la Gravure de La Louvière met en scène une période précise et riche de création de Jean Dubuffet. Initié à l'estampe dès les années 1940, il réalise entre 1958 et 1962 une vertigineuse série, les Phénomènes, suite de 324 lithographies, réunies en 22 albums, dont 130 sont exposées ici.

Créée en partenariat avec la Fondation Dubuffet, cette exposition, qui a mis deux années à naître, se devait d'être ouverte par Catherine de Braekeleer, puisque c'est elle qui l'a construite. Prévue pour commencer avant le confinement, elle a finalement ouvert ses portes début juin et signe la fin de ses 25 années à la direction du Centre. Elle passe le flambeau à un nouveau directeur, Emmanuel Lambion. Nous en reparlerons.

La série des Phénomènes n'a été exposée que trois fois : au Palazzo Grassi en 1964, au Museum Jorn à Silkeborg en 2004, puis au Jardin Botanique de l'Université de Padoue en 2015. C'est un aperçu spectaculaire d'un intense travail de recherche sur la matière, la nature, ses textures et surfaces qui est montré au premier étage de l'exposition. Le deuxième étage présente des collages, des photographies, et d'autres œuvres de l'artiste dans cette veine de la matière.

Effets de nuée, de poussière, d'eau, de terre, de cuir ; en noir et blanc ou en couleurs ; sensations de fourmillement ou esquisses de paysages fantomatiques ; traces mouchetées, grattées, toutes ces peaux de surfaces, empreintes du vaste monde, sont accrochées à la même hauteur. Et l'effet d'ensemble est saisissant. "Une œuvre totale", comme l'explique Catherine De Braekeleer. Et quand on se penche sur chaque lithographie, leur effet poétique s'exalte.

A la fois artiste et écrivain, mais aussi, d'une certaine manière, chercheur, archiviste et collectionneur, Dubuffet expérimente tout au long de sa vie. Il démarre ce travail lithographique parce qu'il a besoin de matières premières pour ses collages. Il prend des empreintes de sols, de murs, de pierres, mais aussi de la peau du dos d'un ami par frottage, grattage... mais aussi par diverses réactions chimiques provoquées sur la pierre ou le zinc. L'artiste se rend compte que ces premières lithos sont magnifiques et qu'elles existent par elles-mêmes. Elles ont leur force intrinsèque d'image.

Revient ici une question lancinante : qu'est-ce qui fait d'une image une œuvre ? A partir de quel instant est-elle chargée de quelque chose en plus, d'ineffable, qui fait que son statut d'image change ? Dubuffet semble avoir trouvé une option : il leur donne des noms. Cet artiste, qui est aussi écrivain, n'a pas peur des mots : les lithos sont baptisées et reçoivent ainsi un supplément de sens. Epanchement aux pustules, Mur aux souvenirs, Le sol fantasque... 

Par cette collecte ardente de textures, il constitue un corpus qu'on peut voir comme un herbier. "L'art surgit là où on ne l'attend pas, par surprise", écrit-il. Sa quête s'inscrit directement dans le paysage. Il se déplace pour aller glaner des textures et surfaces nouvelles. Peut-on dire que, ce faisant, il cousine avec le Land Art ? Ces quatre années de création intense sans intervention directe font de l'artiste un glaneur. "Je suis un chasseur d'images", dit-il. Quelques photographies le montrent devant une roche, un sol de terre...

Jean Dubuffet décrit de manière didactique son processus de création dans un texte important, précisant les moyens et les méthodes de ses recherches et procédés. Concernant ces derniers, on voit dans l'exposition de nombreux carnets de notes remplis de schémas et d'explications. L'ensemble, à voir jusque janvier 2021, mérite largement une visite.

 

Jean Dubuffet, le preneur d'empreintes
Centre de la Gravure et de l'Image imprimée
70 rue des Amours
7100 La Louvière
Jusqu'au 24 janvier 2021
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.centredelagravure.be/

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.