A la Galerie de la Béraudière, la matière se fait belle et rebelle

Mélanie Huchet
06 février 2020

C’est autour de Jean Dubuffetfondateur de l’art brut, que l’on découvre à la Galerie de la Béraudière une douzaine d’artistes d’après-guerre désirant s’affranchir des codes conventionnels de l’art. Dans leurs explorations individuelles, ces avant-gardistes ont en commun de mettre en avant la matière, chacun à leur manière.

En 1945, après une visite dans un hôpital, Jean Dubuffet (1901-1985), fortement marqué par les dessins des malades, décide de consacrer sa vie à l’art et d’abandonner sa carrière dans le commerce. L’homme est donc un pur autodidacte et non "un peintre professionnel". Une distinction cruciale qu’il explique en 1949 quand il définit l’art brut : "Nous entendons par-là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique dans lesquels donc le mimétisme (...) ait peu ou pas de part (...). Nous y assistons à l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions (...)".

Parmi les quatre œuvres de l'artiste présentées ici, on peut voir le côté fou dans ce visage déformé, aux yeux exorbités à la peau tachetée en gouache marron dégoulinante (Personnage, 1962), le côté enfantin de ce portrait noir et blanc à l’encre (Barbe des bourreaux de Paris, 1959) et le jeu de matière dans deux plus grands formats (Le soleil les décolore, 1947, et Paysage aux châteaux de rochers, 1952), une matière épaisse, couche sur couche, aux trais incisifs, et d’une lumière éblouissante où le figuratif devient presque fantomatique. Magique.

Karel Appel (1921-2006), l’artiste néerlandais cofondateur du mouvement CoBrA - qui ne durera que de 1948 à 1951 - était surnommé l’enfant terrible. N’étant pas adepte de l’art abstrait, qu’il trouve trop académique, il opte très tôt pour un art charnel, sauvage où gestuelle et matière créent des formes vigoureuses, presque féroces. Dans l’immense peinture sur jute que l’on découvre ici, Man with a Brush cut, nous sommes en 1954, une année-clé où le jeune peintre fougueux de 33 ans entame une pratique singulière : l’usage direct du tube sur la toile. Les couleurs noires, jaunes, rouges semblent dégueuler de la toile, grumeaux et éclaboussures sont jetés à coup de spatule de cuisine. Le personnage hybride, à la fois homme, enfant et monstre, attire et effraie à la fois ; le geste est spontané, puissant, violent. Appel ne disait-il pas lui-même "Je ne peins pas, je frappe"... Un héritage de l’expressionnisme européen sans précédent.  

Quand guerre rime avec matière

Solitaire et indépendant, Jean Fautrier (1898-1964) commence sa carrière en 1920 avec des œuvres figuratives et sera le précurseur dix ans plus tard de l'art informel, se refusant d’entrer dans les mouvements de l’époque tels que le cubisme et le surréalisme. C’est vingt ans plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, que ses peintures connaissent un tournant décisif. La matière devient la vedette de ses créations. Bien que l’on fût tenté de qualifier alors ses œuvres d’abstraites, la figuration reste malgré tout présente. C’est le cas de ses célèbres séries Otages (1943-1945) et Tête de partisan (1957). La première est inspirée des arrestations de la Gestapo dont il a été le témoin silencieux. Quant à la seconde, elle évoque l’invasion de Budapest par les troupes soviétiques en 1956. Ici, c’est une Tête de partisan que l’on découvre avec émotion, sur laquelle sont inscrits les vers de son ami poète Paul Éluard "Liberté, j’écris ton nom". Si les deux événements n’ont pas de corrélation, la pratique formelle, elle, reste la même. Le visage que l’on croit reconnaître s’efface, mais pas totalement. C’est toute la force de Jean Fautrier qui travaillait la matière calmement et avec une grande minutie pour toujours osciller entre abstraction et figuration.

Voici Cuadro 96, créée en 1960 par l’artiste engagé Manolo Millares (1926-1973). Une immense toile, théâtre de la tragédie humaine. Les œuvres de l’Espagnol sont majoritairement composées de tissu déchiré, troué, noué, cousu, lacéré sur lequel coule la peinture. Un art révolutionnaire montrant les traces dramatiques des dommages causés par la guerre civile. Chez son compatriote et ami Antoni Tàpies (1923-2012), sa Tela Plegada (Toile pliée) nous plonge dans une méditation et une contemplation chargées de douleur. Aux couleurs d’or, cuivrées sur fond gris, le tissu ultratexturé en toile de jute et de sable rend l’œuvre poussiéreuse, comme si l’on venait d’y déterrer un cadavre... C’est en 1968, deux ans après son arrestation pour s’être opposé au régime de Franco, qu’il réalise cette toile. Une œuvre pure de l’arte povera, sublime et poignante. 

D’autres œuvres d’artistes emblématiques tels que César et Max Ernst vous mettront en joie. Moins connues, les toiles humoristiques et engagées de l’Italien Enrico Baj pour qui "l’anarchisme est la meilleure piste de lancement vers l’implosion créative". Le travail expérimental du Japonais Sadaharu Horio (1939), considéré comme un artiste capital de sa génération, ou bien les abstractions poétiques et sensibles de son compatriote Toshimitsu Imai (1928-2002), qui sont aussi remarquables .

Un ovni contemporain gigantesque (plus de 2,60 mètres de haut !) s'est glissé ici. Une toile impressionnante en noir et blanc composée de feuilles de mûrier (Aggregation 07-MY030, 2007) de l'artiste sud-coréen Chun Kwang Young (1944). Enfin, les sculptures en bronze de Germaine Richier. Une artiste que Jacques de la Béraudière avait repérée il y a bien longtemps, la qualifiant de "la plus grande sculptrice moderne sous-estimée". Et il avait bien raison ! Une rétrospective lui sera consacrée au Centre Pompidou dans les deux prochaines années. Si deux de ses bronzes entourent le Petit insecte de César, levez bien le nez pour ne pas manquer sur la cheminée la merveille qu’est son Christ D’Assy I aux bras déployés, prêt à s’envoler ! Une exposition d’une beauté fascinante. Promis, vous serez conquis !


Dubuffet et les artistes de la matière
Galerie de la Béraudière
2 rue Jacques Jordaens

1000 Bruxelles
Jusqu’au 10 avril
Du lundi au vendredi  de 10h à 18h
http://www.delaberaudiere.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.