Ode à l'enfance

Véronique Bergen
20 janvier 2022

Dans cette nouvelle exposition intitulée Kids, qui se tient à la Galerie Martine Ehmer, Jef Aérosol explore l’univers de l’enfance et de l’adolescence sous un angle où la réminiscence se charge de poésie, de nostalgie et d’une narration qui interroge le temps et l’identité personnelle.

Ode à une enfance perçue dans sa sécession par rapport au monde des adultes, Kids s’interroge sur un âge de la vie que la société n’a pas encore totalement formaté, domestiqué. Dans ces portraits vibrants de mômes, certains nous tendent leur visage, nous tournent le dos, d’autres mangent une barre de chocolat ou écoutent la mer, l’oreille collée à un immense coquillage. Dans des formats carrés, parfois saturés de couleurs vives, des visages d’enfants venus des quatre coins du monde posent leur existence moins comme une énigme que comme une exigence. L’exigence d’être là, de s’ouvrir à un monde dont ils sont encore les protagonistes silencieux.

Les messages politiques, humanistes, l’iconique petite flèche rouge soulignent cette célébration du portrait au pochoir marquée par l’intensité de l’expression. En arrière-fond des regards qui nous fixent, Jef Aérosol dénonce les drames géostratégiques, les manœuvres politiques dont ils sont les otages, les victimes. Devant eux, nous sommes comptables, eux qui nous somment de regarder en face la mort de la petite Mawda, des migrants, la tragédie des jeunesses brisées par la guerre, marquées par le racisme, la ségrégation, la misère. Black is beautifulHeart and soulBroken dream, l’hymne de Pink Floyd We don’t need no education écrit par un môme de dos placent l’enfance à l’intersection de deux phénomènes, d’une part d’un espace clos, soustrait à la logique de ceux et celles qui ont cessé de porter l’enfance en eux, d’autre part d’un territoire affectif, sensoriel, cognitif menacé par les multiples manières dont nos sociétés contemporaines tuent l’enfance, la formatent, la conditionnent.

L’énergie sauvage de la jeunesse, sa soif d’exister et d’explorer des régimes de vie non aliénée à un système qui uniformise les consciences et les corps sont précisément les ingrédients qui définissent le geste créateur de Jef Aérosol. Une griffe de Born to be wild qui résiste à toutes les entreprises de domestication, une volonté de suivre la voie poétique indiquée par la petite flèche rouge de Sioux urbain. Le fil rouge de ce pionnier du street art est donné par le personnage de Sitting Kid, gavroche entre titi parisien et Billy the Kid. Du feu de la contre-culture des sixties, de la Beat Generation (qu’il a célébrée au travers des pochoirs de Jack Kerouac, Bob Dylan, John Lennon, Jim Morrison, Jimi Hendrix, du film Easy Rider) aux silhouettes, portraits, visages d’enfants et d’adolescents anonymes, la vibration rock est la même : redonner vie à des ombres, à des légendes ou à des vies minuscules (Pierre Michon) pour les sauver de la récupération ou de l’oubli. Pour découper à l’aide du pochoir une poche éternelle de temps.

 

Jef Aérosol
Kids
Galerie Martine Ehmer
200 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu’au 30 janvier
Du jeudi au dimanche de 11h à 18h
http://www.martineehmer.com/

Véronique Bergen

Journaliste

Véronique Bergen est philosophe, romancière et poète. Docteure en Philosophie de l’Université de Paris 8, auteure d’essais philosophiques, dans le champ de l’esthétique, de romans, de recueils de poèmes, de nombreuses monographies sur des plasticiens. Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, elle collabore à diverses revues, notamment des revues d’art.

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