Jenny Holzer, héraut féministe

Muriel de Crayencour
09 avril 2019

Jusqu'au 9 septembre, le Guggenheim Bilbao présente Indescriptible, une exposition de l'artiste new-yorkaise Jenny Holzer. Ses textes ont été projetés sur les façades tourmentées recouvertes de fines plaques de titane du musée, durant les dix premiers jours de l'exposition.

Avec d'autres artistes féministes émergeant au tout début des années 1980, telles que Barbara Kruger, Cindy Sherman, Sarah Chalesworth ou Louise Lawler, Jenny Holzer utilise les arts visuels pour remettre en question l'idéologie patriarcale. Née en 1950 en Ohio, Holzer étudie la peinture, le dessin, puis quitte ces pratiques pour aller vers l'écriture. Dès 1977, elle colle des affiches reprenant ses poèmes féministes sur les murs de New York City. C'est le début d'une vie de création qui mêle une écriture puissante, violente, revendicatrice et divers supports tels que t-shirts, badges, pochettes de préservatifs, affichages lumineux sur le fronton de théâtres, sur des camions, ou gravés dans la pierre pour des bancs, des sarcophages. Ses phrases s'installent dans l'espace public, toujours percutantes, fortes.

Si Holzer parle à demi-mot, à l'ouverture de presse, d'une enfance teintée de violence, on voit dans son parcours artistique comment elle s'appuie et extrapole ces expériences initiales terrifiantes pour ouvrir son attention et son regard à d'autres victimes de violences. Ses réflexions, ses idées, ses prises de position et ses chagrins, elle les exprime depuis plus de 40 ans de carrière. Aujourd'hui, les victimes de viols, de violences dans les pays en guerre, dans leur parcours de réfugiés, sont au cœur de l'art de Holzer. Elle recueille des témoignages directs ou fouillent dans des archives. Son art est une arme d'expression massive.

 

A Bilbao


Sur tout un étage du musée est présenté un parcours complet dans l'œuvre de l'artiste. La première salle reprend le système d'affichettes couvertes d'écritures que l'artiste collait dans la ville. Du sol au plafond, sur fonds fluo, Truismes, écrits entre 1977 et 1979, ses textes en anglais, français, espagnol, basque, allemand... vous sautent au visage. "The most exquisite pleasure is domination, nothing can compare with the feeling, the mental sensations are never better than the physical ones, knowing you have power has to be the biggest high, the greatest confort", "Ruin your fucking self before they do otherwise they'll screw you because you're nobody", "Fear is the most elegant weapon, your hands are never messy..." Au centre de l'espace, sur deux sarcophages de pierre gravés, deux longs poèmes saccadés, textes écrits durant la période la plus dure de l'épidémie du sida, en 1989.

Jenny Holzer explore la banalité du mal, la part noire de l'humain, à travers le temps. "La poésie peut être gentille mais aussi dévastatrice, expliquait-elle lors de la conférence de presse. Je ne parle pas que de la violence ou de la guerre mais aussi de l'amour. Je n'essaie pas de sauver le monde, mais ne doit-on pas essayer de faire sa part ? L'indifférence et l'absence d'action, ce n'est pas possible. Je cherche les mots qu'il me faut pour être heurtée par leur essence, leur sens. Quand l'art ou l'écriture fonctionnent, ils élèvent les idées, nous les font comprendre et nous pouvons ressentir sur une meilleure base pour ensuite agir. Pour moi, cette expression est vitale et nécessaire."

Etes-vous une artiste? J'espère ! Une féministe ? Oui. Parfois je suis les deux. Faites-vous de la politique ? Oui, bien sûr !

Dans la deuxième salle, une sélection d'esquisses sur papier-claque, de signaux métalliques peints à la main, de bancs. Ici, on se plonge dans ses phrases courtes et efficaces, capables parfois de vous retourner l'âme comme on retournerait un gant. There was a war est un panneau électronique robotisé, pendu au plafond de la troisième salle. Il monte et descend, déroulant son texte en larges majuscules lumineuses : des textes constitués de témoignages sur la crise internationale des réfugiés, et les conséquences de la guerre civile en Syrie.

 

 

I woke up naked


Dans la quatrième salle, deux installations lumineuses d'une puissance affolante. I woke up naked est un panneau lumineux pendu au plafond, qui traverse la salle à des moments précis. Il relate des témoignages à la première personne de survivantes d'agressions sexuelles et de viols. Purple est composé de 19 panneaux électroniques lumineux incurvés et parle de l'instrumentalisation du viol comme arme de guerre dans l'ancienne Yougoslavie. Quand les éléments se mettent en mouvement, on a littéralement l'impression d'être au centre du texte, d'en faire intégralement partie. Les mots sont là, au-dessus, sur le côté, même si vous n'avez pas le temps de les lire, ils irradient, leur message vous enveloppe, vous marque.

Quelle force étonnante dans la mise en forme visuelle de simples textes. Le mot devient signal, la phrase vous emporte. En 40 ans de carrière, Jenny Holzer n'a pas dévié d'un pouce de sa trajectoire : exprimer une rage, une colère, être au combat chaque jour pour dénoncer des situations de violence. Si, aujourd'hui, le mouvement #metoo et la puissance des réseaux sociaux ont permis de rendre plus visible le combat des féministes, il faut imaginer la jeune Jenny Holzer parcourant les rues de New York et collant sur les murs ses poèmes teintés de colère. "Determination is part of the women nature", nous disait-elle encore ce 21 mars. Une évidence !

 

 

Jenny Holzer
Indescriptible
Guggenheim Bilbao
Jusqu'au 9 septembre
https://www.guggenheim-bilbao.eus/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.