Kanal Brut ou l'art malade de l'événementiel

Muriel de Crayencour
06 juillet 2019

On l'a vu, on l'a lu, on l'a suivi dans la presse, sur les réseaux sociaux, à coups de photos, de posts, de stories - cadrage étonnamment serré sur chaque animation qui avait lieu - jusqu'à la nausée : il s'est passé quelque chose dans l'ancien garage Citroën bruxellois durant presque 14 mois. Un exemple absolument harassant de la culture servie par les politiques. Un outil pour le vivre-ensemble. Rien de moins et malheureusement rien de plus !

Le 10 juin, Kanal Brut, la programmation de préfiguration de 14 mois de Kanal-Centre Pompidou a fermé ses portes. Un challenge relevé haut la main, comme on nous l'a martelé, répété, hurlé dans les oreilles. Quel projet formidable ! Si ! Il faut le trouver formidable, ce challenge. "La course au profit […] est doublée par la course aux orgies […] mais il s’agit toujours de course et d’accumulation, c’est-à-dire de "challenge" (pour causer dans leur novlangue), c’est-à-dire encore une fois de croissance, de nihilisme festif et d’érection fébrile du principe de plaisir, donc d’infantilisme gavé de sa toute-puissance postiche", écrit Philippe Muray dans son livre Festivus Festivus (Flammarion, 2008) 

On ne se fait pas aimer quand on ose critiquer un si grand projet, en noter les failles. Tant pis. Tentons-en une, de critique. Dans une ville comme Bruxelles, où le nombre de musées et de centres d'art est important mais leur financement de plus en plus problématique, l'idée d'ouvrir un pôle culturel dans un ancien garage ressemblait en effet à un fameux challenge. D'autant plus qu'il s'agissait d'un projet éminemment politique. Soudain, alors qu'il n'y a toujours pas d'argent pour finaliser une partie des bâtiments (les extensions) des Musées royaux des Beaux-Arts, alors qu'au Musées d'Art & d'Histoire au Cinquantenaire, il y a presque autant de seaux pour recueillir l'eau qui tombe des plafonds que d'œuvres exposées, alors que le Wiels fait appel chaque année - avec succès - à des donateurs privés, etc. (la liste des sous-financements dans la culture est longue comme un jour sans pain), quelques politiciens se disent qu'un nouveau pôle, dans un bâtiment qui va être difficile à mettre aux normes pour y exposer de l'art, est l'idée du siècle.

Aujourd'hui, et pour la suite de Kanal, qui ouvrira ses portes en 2023, entièrement rénové, nous dit-on - on attend de voir, sachant que le budget n'est pas bouclé et qu'il suffirait d'un revirement politique -, le risque principal est l'assèchement des budgets dédiés aux lieux existants et la fragilisation de ces derniers, dont les équipes travaillent depuis des années à montrer l'art.

L'art ce n'est pas de l'événementiel

Le Pôle culturel du futur, au service du vivre-ensemble ! L'idée est séduisante. On pourra et on fera beaucoup de bruit autour. Comme ça coince avec d'autres politiques, d'autres partis et d'autres couches du millefeuille institutionnel dont nous vous parlions déjà ici, on s'associe avec le Centre Pompidou. Et ça coûte des sous, mais quelle belle publicité ! 

Dans les immenses - et beaux - espaces du garage Citroën, compression de César, machine de Tinguely,  maison de Jean Prouvé, Calder, Jenny Holzer... ils sont tous là, prêtés par le Centre Pompidou, offrant au nouveau-né la grâce et la force de leurs œuvres. Il en fallait bien autant pour ne pas se perdre dans les volumes du bâtiment - même si la présentation de la première exposition nous y encourageait : Perdez-vous !, pouvait-on lire.

Pour faire monter la mayonnaise, le lieu sera transversal - la grande idée de ces dernières années : installations, performances, concerts, théâtres, food trucks, magasins au rez, dans l'espace Kanal Store : tout est là pour attirer le consommateur - pardon, le visiteur - et tous ses sens seront gavés. Il en aura pour son argent, c'est l'excursion citadine complète, l'offre de l'année, rien ne manque. Un tourbillon orgiaque.

Sauf que l'art n'est pas un événement. L'art, c'est une concrétion de différents éléments qui, mis ensemble, font sens. Des éléments visuels, matériels, concrets, esthétiques, d'autres historiques, culturels, sensibles ou intellectuels. L'art ne peut pas être instrumentalisé pour une grande fête du vivre-ensemble, parce que l'art n'est pas pervertible. L'art, ou l'œuvre d'art, est, tout simplement. Elle se tient là sans béquilles, elle tient toute seule, sans l'aide de l'artiste qui l'a créée, sans l'aide des politiciens, sans l'aide d'un curateur, ni de personne. Elle s'offre aux regards sans jamais se prostituer. C'est sa force.

Installer un ensemble d'œuvres d'artistes connus, comme des têtes de gondole, pour faire vivre un lieu créé de toutes pièces, ça ne marche pas, n'a jamais marché. Il faut un porteur de projet habité d'une vision. Il faut une collaboration étroite avec les autres acteurs de terrain. Même si quelques personnalités du monde de l'art ont participé au projet, plusieurs musées et centres d'art bruxellois n'ont pas été intégrés dans la réflexion. Ils s'en sont plaint.

Et puis surtout, il faut laisser de la place au sens. Une accumulation d'œuvres ne sert à rien, c'est une instrumentalisation de l'art à d'autres fins. Ici, politiciennes. Et ça s'est ressenti. "Les grandes expositions sont de plus en plus grandes tout en proposant de plus en plus d'œuvres qui réclament de plus en plus de temps. La faculté d'attention de l'être humain, fût-il averti, ayant des limites, plus beaucoup ne se risquent à des analyses, encore moins à des synthèses. Plus la Biennale s'étend, moins elle donner à penser", écrit Catherine Millet dans ArtPress (juillet-août 2019) à propos de l'exposition internationale au cœur de la Biennale 2019. Et donc, en effet, à quoi peut bien servir une énième exposition, fût-elle de chefs-d'œuvre prêtés par Paris, si elle n'amène pas du sens ? A rien. 

Nombre de visiteurs

Les six premiers mois, Kanal Brut aurait accueilli 150 000 visiteurs, dont 75 000 auraient visité les expositions, nous annonçait-on. Pas de chance, la semaine de cette annonce, nous recevions un dossier de presse du Musée La Piscine à Roubaix, qui, trois semaines après sa réouverture après agrandissement et rénovation, avait accueilli... 25 000 visiteurs. Pas de quoi pavoiser, donc.

Bien sûr, il faut du temps. Mais quand on voit comment chaque exposition dans Bruxelles a du mal à faire venir des visiteurs, le challenge à Kanal fut et sera immense. Voilà qui est dit.

Jeunes artistes pour collection en devenir

En 2018, un budget de 250 000 € a été dédié à sélectionner 10 artistes bruxellois pour qu'ils créent une œuvre qui entrera dans la collection débutante de Kanal - qui ne possède pas encore de réserves... La même somme est prévue pour 2019. Finalement, neuf artistes furent annoncés : Younes Baba-Ali, Saddie Choua, Raffaella Crispino, Simona Denicolai, Suchan Kinoshita, Ariane Loze, Vincent Meesen, Lazara Rosell Albear, Emmanuel Van Der Auwera. Chacun recevant 25 000 € pour créer cette œuvre.

25 000 € ! On sait qu'aujourd'hui l'art est outrageusement financiarisé. L'art est un produit comme un autre et sa valeur se compte au nombre d'euros qu'il faut pour l'acheter ! Quelle bêtise ! Quand on connaît le budget d'achat des musées et le prix des œuvres des jeunes artistes qui n'ont pas perdu la tête, 5 000 € par œuvre aurait été largement suffisant. On aurait pu ainsi sélectionner cinq fois plus d'artistes, en prenant cinq fois moins de risques ! On sait les problèmes que connaissent les FRAC (Fonds régionaux d'Art contemporain) en France, avec leur politique d'achat ultrapolitisée, qui fait que leurs réserves sont pleines d'œuvres d'artistes qui n'ont jamais décollé. Tout ceci sans préjuger de la valeur des artistes sélectionnés.

Bien sûr, il y a eu du travail, des efforts, de l'enthousiasme. Ce n'est pas le sujet de cet article. Rendez-vous donc en 2023, avec un bâtiment entièrement rénové et des expositions de qualité et qui ajoutent du sens à la ville. Rêvons !

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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