Kasia Redzisz dévoile sa vision pour Kanal

Gilles Bechet
09 février 2022

Commissaire d'exposition à la Tate Modern, puis Senior Curator à la Tate Liverpool, Kasia Redzisz a aussi aussi travaillé comme commissaire indépendante. C'est donc avec un solide bagage curatorial et managérial qu'elle rejoint Bruxelles et le projet Kanal.

Deux bonnes années avant son ouverture, le futur musée Kanal prend tout doucement forme. Kasia Redzisz, sa première directrice artistique, a présenté les grandes lignes de son ambitieux projet. Et elle n'est pas venue seule. Présents à ses côtés, Yves Goldstein, directeur de la Fondation Kanal, et Xavier Rey, nouveau directeur du Centre Pompidou.

Après les remous et la valse hésitation autour d'une première nomination en binôme avec Bernard Blistène, elle a tenu à clarifier les choses. Les relations avec la prestigieuse institution française se placent sous le signe d'un partenariat et non d'une dépendance. Le Centre Pompidou ne sera pas un encombrant chaperon mais un partenaire qui ouvre ses collections, riches de 120 000 œuvres. En matière créatrice et curatoriale, Kanal garde toute son autonomie et son indépendance. On notera aussi que le musée bruxellois ouvrira au moment où le parisien fermera pour une profonde rénovation, qui sera l'occasion de repenser son bâtiment comme son fonctionnement culturel et social. « Il y a une proximité artistique et intellectuelle entre les deux projets à partir de laquelle nous pouvons développer un projet d'enrichissement et de réflexion communs », a précisé Xavier Rey.

Kasia Redzisz souligne que la nouvelle institution va voir le jour dans un moment de basculement culturel et sociétal sans précédent. Kanal veut être le reflet de ce changement à travers une programmation interdisciplinaire en partenariat avec le riche écosystème artistique et culturel de Bruxelles. « L'art peut être accessible à tous. Il y a pour moi un enjeu de transparence, tant dans le discours que dans la manière de montrer les collections. Je veux mettre en place un programme diversifié qui reflète la diversité de la ville », a-t-elle assuré.

Vous êtes venue à Bruxelles avec une vision, avez-vous dit, quelle était-elle ?

C'est celle de créer un musée pour le 21e siècle et ceux à venir. Un lieu innovant qui s'appuie sur des valeurs d'égalité et de durabilité. Un musée qui a la chance de partir de zéro avec l'ambition d'apporter un regard critique sur l'histoire de l'art aux 20e et 21e siècles et qui a accès à une incroyable collection d'œuvres en provenance du centre Pompidou. D'un autre côté, ce sera aussi un musée en lien avec l'esprit d'une ville très ouverte à l'expérimentation et qui ne craint pas de s'affranchir des frontières et des catégories qui limitent l'art. C'est pour ça que j'ai vraiment envie de me focaliser sur tous ces artistes qui transgressent les frontières et qui sont souvent sous-représentés.

Que pensez-vous pouvoir faire à Bruxelles que vous ne pourriez faire ailleurs ?

J'aime penser que je peux tout faire partout. Blague à part, Kanal dispose d'un cadre architectural assez unique, qui nous offre une grande flexibilité sur une échelle qui n'est pas courante dans les bâtiments muséaux. A Bruxelles, nous bénéficions aussi d'une grande diversité de public et c'est une chose à laquelle nous voulons rester très attentifs. Et enfin, il y a dans cette ville une scène artistique très dynamique. C'est donc une chance pour notre institution de pouvoir s'immerger dans une scène artistique qui soit responsable, critique et curieuse.

Kanal est une grosse institution avec des espaces énormes qui offrent de nombreuses possibilités, mais peut-être aussi une certaine lourdeur de fonctionnement inhérente à la taille de l'institution ?

Oui, je suis sûre qu'avec cette taille hors du commun viendront autant d'opportunités que de contraintes. Mais en même temps, cela nous offre un espace de création artistique inédit qui donne l'opportunité à des artistes, même déjà bien établis et exposés, de proposer des choses nouvelles. Je pense que le plus gros challenge sera de garder cette ouverture et cette flexibilité sans se contenter de s'installer dans ses habitudes. Il est donc primordial pour cette institution de questionner son fonctionnement au fil des ans.

Pensez-vous qu'il soit nécessaire et indispensable de combiner des grosses expositions blockbuster qui attirent un large public avec des projets de plus petite ampleur qui d'adressent à des publics plus ciblés.

Les deux peuvent coexister. Je pense néanmoins que l'époque des grosses expos blockbuster touche tout doucement à sa fin. Je pense que la pandémie que nous traversons a redéfini les habitudes du public de manière assez significative et je pense aussi que les questions environnementales et de durabilité liées à la mise en œuvre de ces grosses expositions doivent être prises en considération. J'aimerais bien sûr monter des expositions qui attirent un large public à Kanal, mais elles doivent pouvoir être finalisées à un coût raisonnable. J'espère donc que l'espace dont nous disposons nous permettra de combiner des projets qui vont attirer des publics vers l'art contemporain, pas uniquement par le prisme de l'art, mais aussi en nous intéressant aux enjeux de la science, de l'intelligence artificielle ou de l'environnement. J'espère que Kanal pourra mettre en place des contenus qui dépassent les thématiques purement artistiques.

C'est la Tate Liverpool, où vous avez travaillé, qui a initié l'exposition Keith Haring qui obtint un gros succès public lorsqu'elle a été montrée à Bozar.

Absolument, elle a attiré je crois 80 000 visiteurs à Bruxelles. A Liverpool également, ce fut un succès public, et ce qui est intéressant avec cette exposition, c'est que si elle a su toucher un large public, notamment plus jeune, c'est en abordant des sujets tels que la crise du sida et l'homophobie. Et je pense que c'est en traitant ce type de sujet que nous pourrons élargir nos publics et c'est ce que j'aimerais faire avec les expositions à Kanal.

Dans l'art contemporain, il n'y a pas énormément de noms qui font courir les foules...

La notoriété des artistes est une donnée à laquelle tous les musées du monde, y compris ceux pour lesquels j'ai travaillé, sont confrontés. C'est pourquoi je pense que leur mode de fonctionnement économique doit changer. Notre grande chance à Kanal, c'est de pouvoir commencer à zéro sans devoir se préoccuper d'un business model du passé.

Il n'y a donc pas de recette à suivre ?

Absolument, je pense aussi que, si nous voulons pouvoir poser un regard critique sur l'histoire de l'art des siècles qui nous ont précédé, nous devons pouvoir mettre en lumière des artistes qui ne faisaient pas nécessairement partie de l'art officiellement reconnu. J'ajoute aussi que nous devons nous engager dans cette réinvention de manière économiquement responsable, car nous sommes un service public, après tout.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le travail qui est encore à faire d'ici l'ouverture annoncée pour 2024 ?

D'abord, nous devons constituer une équipe solide pour mener ce projet à bien, et, en plus de mes excellents collègues déjà en poste, nous devons agrandir notre équipe curatoriale. Nous devons aussi établir une stratégie solide pour les trois années à venir. Je pense que notre engagement vis-à-vis du public sera toujours une priorité, et une des tâches les plus importantes dans ce dossier est d'établir des relations avec nos voisins et avec les associations et organisations artistiques locales, pour créer une masse critique autour de Kanal, mais aussi pour créer un sentiment d'appartenance vis-vis de cette institution.

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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