L'héritage de Walter Leblanc

Manon Paulus
10 octobre 2020

À la fondation Walter Leblanc, l’exposition Résonance est avant tout l’histoire d’une rencontre, celle de l’artiste nippon Keisuke Matsuura avec le travail de Leblanc (Belgique, 1932-1986). C’est la torsion, centrale dans la recherche plastique du belge, qui est au cœur de la discussion entre ces deux artistes, plus particulièrement la tension résultante de leur travail respectif. Les œuvres se répondent avec une telle cohérence que chacune vient enrichir la compréhension de l’autre.

Leblanc et la torsion

Dès 1959, Leblanc s’intéresse à la torsion comme élément pictural qu’il décline dans ses tableaux mais aussi dans ses sculptures. Sa recherche plastique l’amène à ajouter une 3ème dimension dans ses toiles, des reliefs qui initient un jeu avec la lumière et l’œil des spectateurs. 

« Light is the frivolous sister of space and time. By playing in the traps of my reliefs, 'she' shows the diversity of her splendour. » (Walter Leblanc, 1965)

Ses Twisted Strings, mettent en scène des fils de coton torsadés et tendus sur une toile monochrome selon un alignement géométrique, tandis que les Torsions Mobilo Static se concentrent sur le mouvement hélicoïdal en tant que tel. Dans ses expérimentations avec les reliefs, il est question d’explorer les phénomènes optiques et physiques. C’est un travail de rythme et de tension qui, avec l’aide de la lumière, crée l’illusion de vibration et de mouvement. Membre fondateur du groupe anversois G58, il est associé à de nombreux mouvements d’avant-garde comme la Nouvelle Tendance, le groupe ZERO, l’art optique, l’art cinétique, l’art concret et le (néo)constructivisme.

En suspension

Keisuke Matsuura découvre le groupe ZERO après un voyage en Europe. Le travail de ces artistes, dont celui de Leblanc, l’a profondément marqué. Né en 1970, il débute ses études à Tokyo, pour ensuite s’envoler vers Düsseldorf, pour devenir l’étudiant de Christian Megert et de Daniel Buren. Le vocabulaire visuel de Matsuura se rapproche de l’art concret, dans son utilisation des structures géométriques. Sur ce point, ses œuvres rentrent parfaitement en dialogue avec celles de Leblanc puisqu’il fait appel au triangle, au carré, à la ligne dans ses compositions. Mais au-delà de son approche strictement objective, il s’intéresse également aux forces de la nature et à comment les utiliser dans sa pratique artistique.

Il emploie fréquemment des aimants qu’il place derrière ou parfois devant la toile. Ces magnets, disposés dans un agencement et dans un rythme particulier, vont provoquer l’attraction de minuscules limailles de fer. Elles donnent parfois l’impression de se dissoudre dans la vaste étendue du tableau, comme une goutte d’encre dans un verre d’eau, laissant entrevoir l’idée d’un mouvement. Ces œuvres sont d’autant plus déroutantes que l’on pourrait croire, à première vue, qu'elles sont recouvertes d’infimes petits traits d’une régularité mécanique.

L’image qui va se créer à la surface de la toile reste en suspension, comme bloquée dans le temps, et permet d’apprécier à la fois la force de l’attraction et la fragilité de la composition : il suffirait qu’un aimant soit enlevé pour que l’image s’écroule. Le tableau devient ainsi un microcosme bien ordonné, structuré par des forces naturelles, invisibles. Nous rappelant par la même occasion les forces plus grandes qui entrent en compte dans l’univers. La dimension quasiment mystique de l’aimant et les formes élémentaires avec lesquels l’artiste joue, rendent alors la contemplation de l’ordre du transcendant.

Nous retrouvons, dans son travail, une tension que l'on peut rapprocher de la torsion de Leblanc ; l’un prolongeant en quelque sorte les recherches de l’autre. Dans le jardin de la fondation, l’installation Resonanz/Leblanc, est un véritable hommage à l’artiste belge, tout en faisant la part belle aux intérêts de Matsuura : des sangles tendues sur une structure, torsadées évoluent du blanc au rouge. La rigidité de la structure va de pair avec une nécessaire flexibilité des bandes face à la force du vent. Le jeu se trouve ici dans l’illusion d’optique, la vibration provoquée par le changement des couleurs des sangles soumises aux intempéries de la nature.

Une discussion vibrante autour d'une visée artistique qui n'a pas perdu de son actualité.

Walter Leblanc
Keisuke Matsuura
Résonance
Fondation Walter Leblanc
1118 Chaussée de Gand
1082 Berchem-Sainte-Agathe
Du lundi au samedi de 10h à 17h

Jusqu'au 17 décembre
http://www.walterleblanc.org/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.