Art is for everybody

Vincent Baudoux
17 décembre 2019

Keith Haring (1958-1990) anime les cimaises de Bozar jusqu’au 19 avril 2020. L’artiste représente un moment crucial de l’art contemporain, quand Pop’Art et Minimal Art arrivent en bout de course, alors que la voix de la jeunesse est toujours absente de la plupart des institutions culturelles et artistiques. Une exposition importante, présentée l’été dernier en Angleterre au Tate Liverpool, et qui ira ensuite en Allemagne au Musée Folkwang d'Essen

"Art is for everybody", la phrase sonne comme une trouvaille de marketing. Ce qui est pourtant loin de refléter la qualité et la complexité d’une œuvre qui se veut porte-parole des générations de la fin des années 1960 hantées par les préoccupation sociétales. En ce sens, Keith Haring est un activiste qui ne craint pas de mettre la main à la pâte et de profiter de son statut d’artiste afin de dire tout haut ce que bien d’autres éprouvent tout bas. Sans crainte d’envahir les espaces publics, le métro par exemple, afin de véhiculer une contre-culture qui se bat pour que soit admise l’homosexualité, le féminisme, l’égalité des genres, la fin des discriminations ethniques ou raciales, etc. Aussi, Keith Haring noue des relations privilégiées, collaborant avec nombre de filles et garçons chorégraphes, danseurs, musiciens, vidéastes et autres plasticiens, par exemple Madonna, Andy Warhol, Grace Jones, Vivienne Westwood, Malcolm McLaren pour ne citer que les plus connus. Car, avant l’apparition des réseaux sociaux - il faut le souligner -, tous les moyens sont bons, street art, performances, rap et hip-hop, jeux vidéo... Le jeune artiste est convaincu que la vitalité de l’art se nourrit des lieux rudes de la vie, de la rue, sans nécessairement disposer de gros budgets. Si le statut d’icône médiatique facilite évidemment les choses, la peinture de Keith Haring aura toujours pour objectif d’aider les causes qu’il croit juste. Une phrase pourrait résumer tout ceci : "Il y a tout un public qu’on ignore, mais ce ne sont pas nécessairement des ignorants. Ils sont ouverts à l’art, quand l’art s’ouvre à eux."

On s’est beaucoup gaussé de la création du Pop Shop, magasin où tout un chacun pouvait trouver ­- à prix abordables - ce que l’on nommerait aujourd’hui les produits dérivés, tee-shirts, mugs, aimants, jeux, montres, décorations diverses, etc. C’est que des indélicats avaient vite flairé la mine d’or, et s’étaient approprié les fruits de la création d’un auteur généreux, sans compter la qualité parfois douteuse de ces productions ou, pire, les dérapages liés à des causes non cautionnées par le jeune artiste. Il a donc bien fallu passer par la mise sur pied d’une structure qui évite ces pièges. "Avec le Pop Shop, je souhaitais continuer le même type de communication que celui des dessins dans le métro. Je voulais attirer un large éventail de personnes, et je voulais un endroit qui ne soit pas exclusivement accessible aux collectionneurs, mais aussi aux gosses du Bronx. L’important était de produire des choses qui ne diminuaient l’art en rien. En d’autres mots, c’était aussi une déclaration artistique.
 

Ecole de vie 

Deux anecdotes situent l’œuvre. La première se passe en 1987, à l’Erg (Ecole de recherches graphiques des Instituts Saint-Luc à Bruxelles). Suite à la présentation de son travail, le jeune artiste, déjà idole de sa génération même si à peine plus âgé que son auditoire, répond au flot des questions. Et, sans que personne ne s’y attende, sort de sa mallette des préservatifs qu’il distribue en abondance. Aux yeux de Keith Haring, agir de la sorte était plus important que n’importe quel discours. Fût-il sur l’état de son art et sa situation dans le panorama des contemporains. Prenez du bon temps, vivez intensément, semblait-il dire, mais sans oublier les dangers d’un monde truffé de pièges maquillés en désirs, où les euphories qui vous tendent les bras peuvent être autant d’appâts mortels. Ambiguïté de la vie. 

Art de guérilla urbaine 

S’il se sentait plutôt bien dans sa peau, socialement Keith Haring s’est toujours senti à côté de ses pompes. A commencer par l’environnement WASP de sa jeunesse (White Anglo Saxon Protestant), dominé par une mère en volonté de contrôle sur tout ce qui est à sa portée. L’intégration scolaire ne semble pas avoir trop bien réussi non plus, mis à part le dessin, qu’il pratique en solitaire, ne pouvant s’empêcher de déborder des supports à sa disposition, quels qu’il soient, de milliers de petits traits comme autant de brins d’herbe, tous pareils, tous différents, et sans volonté de connexion les uns aux autres. Keith Haring s’est toujours senti à part, Blanc attiré par les communautés marginales, puis noires ou hispaniques, homosexuel aventureux et risqué. Le seul endroit où le kid de Pennsylvanie, environnement profondément rural des Etats-Unis, se sent bien, est l’anonymat équivoque du métro new-yorkais. Il y ose ses premiers graffitis, se fabriquant ainsi une existence sociale, délinquante d’abord (son ami Kermit Oswald la qualifie d'"art de guérilla urbaine"). La différence saute aux yeux, autant ses collègues graffeurs se complaisent dans l’embrouillage, la surenchère qui vire au dépotoir visuel, autant les dessins de Keith Haring sont clairs. C’est qu’il faut faire vite : la police veille. Il en émerge des images tracées à la craie blanche sur fond noir immédiatement lisibles, devenues icônes parce que simples, fortes, prégnantes dans la mémoire, le bébé qui rampe, le chien qui aboie, la soucoupe volante, les robots, les téléviseurs, etc. Toutes images rapides, suffisamment identifiables, anonymes, vides et accueillantes de manière à ce que tout qui la regarde puisse la remplir de ce qu’il ou elle désire y trouver. "Voir, c’est faire", aimait dire l’artiste. 

La voix des infra 

La jeunesse s’y reconnaît, parce qu’elle fait partie de ces catégories dont la voix est ignorée, voire méprisée, à l’instar des marginaux, des reclus dans l’ombre, des groupes non conformes aux valeurs, percolant d’en haut, de celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent se glisser dans le moule du politiquement correct. Peu d’auteurs ont autant œuvré pour les enfants, dans les hôpitaux, autant de lieux de détresse où poser un message de vitalité. Le mot est lancé : la force vitale qui émane du corps de Keith Haring est tout simplement hors norme, phénoménale, et son œuvre en est l’abondant symptôme. Tout petit déjà, son graphisme ne pouvait s’empêcher de déborder du cadre imposé. Adulte, les signes qu’il trace envahissent les murs, le plafond, le sol, avec l’efficacité et la violence d’un tsunami. Ils gorgent l’espace jusqu’au moindre recoin. Ils débordent, en témoignent les trop-pleins de coulures bien visibles, jamais effacées et par-là significatives. Voilà pourquoi, souvent, le peintre trace un cadre qu’il s’interdit de dépasser, et préfère les supports souples. La pulsion graphique équivaut à ces cultures microbiennes réalisées en laboratoires qui se multiplient à toute vitesse, comme des moisissures envahissent le plus petit interstice. L’œuvre trouve son substrat dans le fonctionnement organique (et orgasmique) du vivant qui a horreur du vide, qui croît, germe et pullule bien en-deçà de l’histoire de l’art officielle. Il est significatif qu’un des seuls moments artistiques auquel Keith Haring se réfère est l’art brut de Jean Dubuffet et, dans une moindre mesure, les formats géants de Pierre Alechinsky ou le Running Fence de Christo qui s’étend sans discontinuer sur près de 40 kilomètres à travers bois, collines, rivières. 

Des pulsions débordantes 

Une seconde anecdote permet de mieux appréhender l’œuvre. Quittant les locaux de l’Erg, l’artiste n’a pu s’empêcher de laisser des graffitis dans les couloirs et escaliers (lesquels ont été effacés par le personnel de nettoyage pendant les vacances d’été !). Un couloir, un escalier, soit des lieux de passage anonymes (comme le métro), et pas la salle d’exposition, encore moins le musée. Keith Haring envahit des lieux vivants, bourdonnants, pas les lieux figés où l’on se recueille gravement en silence. Le torrent des signes en jaillissement est à la fois la pulsion de celui qui est ivre de danse, de la consommation de produits illicites, et le "boum-boum-boum" anesthésiant de la musique. Avec ses marqueurs et ses pinceaux, Keith Haring produit une chorégraphie graphique saoulante, danse obsessionnelle des signes avec ces légères variations et inventions, mutations dans lesquelles l’intensité des vides équivaut à celle des pleins, car même le vide est habité, il recèle d’une énergie en creux qu’il s’agit de rendre visible. Une addition d’instants éphémères positifs et négatifs qui pourrait ne jamais s’arrêter. Voilà pourquoi il n’y a jamais la moindre esquisse. Vitalité concomitante du dessin, de la danse, de la musique, pour un monde sensoriel comblé, saturé, défoncé. Jamais il n’a été question d’esthétique, mais de pulsions corporelles animales. Keith Haring ne prend pas le temps de peaufiner, terminer ou cultiver son art. Il dissémine à tous vents. Comme le bouleau, il propage son pollen à tout venant, balance ses nuées de semences graphiques avec les plaisirs des énergies bestiales, élémentaires, sexuelles, sans morale, ni projet, intense, ici, maintenant, hier, demain. 

Art is for everybody, Keith Haring
Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 19 avril 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, jeudi jusqu’à 21h
Les 24 et 31 décembre 2019, de 10 à 16 heures 
Fermé le 25 décembre 2019 et le 1er janvier 2020 
www.bozar.be

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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