Kertész-Plossu, le regard du promeneur

Gilles Bechet
10 décembre 2021

Les nouvelles expositions du Musée de la Photo à Charleroi mettent en avant deux photographes de générations différentes mais partageant cette même curiosité et disponibilité du regard sur l'environnement extérieur.

Tout au long de sa vie, André Kertész s'est tenu à l'écart des courants, a rejeté la virtuosité et les grandes théories au profit d'une photo guidée par le regard et l'intuition. Arrivé à Paris en 1925, le photographe hongrois partagera son temps entre les reportages pour des magazines comme le nouvel hebdomadaire Vu et son travail plus personnel. Récoltant assez tôt un succès commercial et critique, il fut un des premiers photographes à bénéficier d'une exposition solo en galerie et à publier des livres thématiques.

L'acquisition en 1928 d'un Leica sera pour lui une vraie révolution. Jusque-là adepte de la lourde et encombrante chambre technique, il peut désormais emporter son appareil avec lui en balade et déclencher l'obturateur quand bon lui semble. Plus qu'un bouleversement technique, c'est une transformation du regard dont l'objectif est la prolongation. L'artiste qui a toujours privilégié la lenteur peut la pratiquer en mouvement dans une déambulation poétique. L'exposition que propose le Musée de la Photo couvre les photos réalisées à Paris en 1933 et 1936, date de son départ pour New York. Ces images sont le fruit d'une nouvelle pratique photographique née de la rencontre entre l'artiste et son nouvel outil. Pour cadrer l'image, il ne doit plus se reposer sur ce que lui renvoie la plaque photographique mais peut se fier à ce que voit son œil dans le viseur du Leica.


Les émotions de l'œil

Libéré du pied de son appareil, il peut adopter de nouvelles postures, saisir des perspectives fuyantes, des contreplongées vues d'une fenêtre. Il peut s'approcher de son sujet, un chat qui fait sa toilette, un poivrot affalé sur une table de bistrot, des conversations d'amoureux, des travailleurs et passants dans la rue. Parfois, il capte des regards, d'autres fois ce sont des attitudes ou de plus rares paysages, comme ces tas de briques qui témoignent des travaux qui métamorphosent la capitale française. Jamais pourtant, il ne verse dans l'anecdote, ses images ont toujours une qualité plastique et poétique. Ces images surgies d'un passé révolu qui ont gardé toute la fraîcheur de leur simplicité ont aussi une valeur patrimoniale, puisqu'on peut aussi y voir les premiers jalons de la street photography.

Peu avant sa mort, Kertész lègue l'ensemble de ses négatifs à la France. Découpées en multiples fragments de 1 à 5 images au gré des sollicitations éditoriales, les bandes de pellicule étaient complètement dépareillées. Restaurés dans leur succession chronologique de 34 images, les rouleaux reprennent vie. C'est comme si on pouvait se placer dans les pas du photographe, suivre ses hésitations et ses intuitions, et retrouver les émotions de l'œil. Dans son journal, Kertész décrivait même sa déambulation photographique comme une sorte de transe qui le reliait au monde comme elle relie entre eux tous les sujets qui composent ses images.


Géographie subjective

Bernard Plossu ne s'est jamais réclamé de l'héritage de Kertész. Pourtant, l'un comme l'autre aiment la déambulation poétique, fuient le sensationnel et captent l'anecdotique pour le rendre universel. Photographe nomade, poète du déplacement, le Français a parcouru le monde mais a toujours gardé une tendresse particulière pour la Belgique, qu'il a sillonnée de long en large à de multiples reprises depuis les années 1980. Comme pour rendre la dette qu'il doit aux auteurs qui ont forgé sa culture visuelle. « J'ai passé mon enfance à lire Hergé, Franquin, Graton et Jacobs. C'est la ligne claire qui m'a appris à cadrer », déclarait-il.

L'ensemble des images montrées ici se retrouve aussi dans l'ouvrage du même titre édité chez Yellow Now sous le regard de Bernard Marcelis. Contrairement aux flâneries piétonnes d'un Kertész au jardin du Luxembourg ou en bord de Seine, c'est souvent derrière la vitre d'une voiture, d'un train ou d'un café que Plossu déclenche l'obturateur. Il nous en ramène des images comme volées aux paysages qui, derrière les piliers d'un pont, d'un échangeur d'autoroute ou entre des cordes à linge ou des câbles de caténaires, révèlent alors les coulisses de nos villes, de nos rues et de nos campagnes. Aux lumières d'un franc soleil, il préfère celles qui sont tamponnées par un soir de bruine ou par les premiers phares du matin. En noir et blanc ou dans de délicats tirages Fresson, il nous livre des gueules d'atmosphère de Bruxelles, Liège, Anvers, Ostende, Charleroi, qui tracent, l'air de rien, une géographique subjective et faussement détachée de ce pays aux charmes lents.

Gauthier d'Ydewalle est un passionné de littérature qui aime expérimenter en chambre noire en jouant avec les codes de la couleur et de l'abstraction. Dans son projet Noosphère, il dresse des portraits de livres. La Divine comédie de Dante, Bartelby de Melville ou la Bible. De ces objets à nul autre pareils, car ils recèlent toujours bien plus qu'une couverture colorée et un alignement de caractères sur le papier, il crée une composition à clés, un labyrinthe visuel où l'on prend le temps de ne pas chercher la sortie.

André Kertész, marcher dans l'image
Bernard Plossu, La Belgique, l'air de rien
Gauthier d'Ydewalle Noosphère
Musée de la Photographie
11 avenue Paul Pastur
6032 Mont-sur-Marchienne
Jusqu'au 16 janvier 2022
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museephoto.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.