Kikie Crêvecœur fait très bonne impression

Gilles Bechet
07 juillet 2020

L’artiste bruxelloise expose ses estampes et livres d’artiste à la Bibliotheca Wittockiana. Entre jeux de matières, de formes et de langage, émerge la poésie de la nature et du quotidien.

Depuis un bon paquet d’hivers et d’automnes, Kikie Crêvecœur ne sort jamais sans ses gommes. En s’emparant du banal accessoire de l’écolier qu’elle grave au cutter, l’artiste a développé un outil de gravure accessible et souple qui fait office de carnet de croquis et de journal de bord. Un dessin et une phrase de quelques mots pour saisir une journée en fonction du temps qu’il fait, d’une rencontre ou d’une nouvelle entendue à la radio. Il y a aussi ses carnets de voyage, où elle laisse une impression de ses expositions à l’étranger, à Santiago du Chili, Prague ou Rome. Dans ses bricolages de vacances, elle s’amuse à coloriser ses gravures et à y ajouter des petits collages. Frappée comme tous les citoyens par les contraintes du confinement, Kikie Crêvecœur réagit avec ses fidèles gommes à effacer pour créer ses « carnets de confinement », qu’elle réalise au jour le jour à partir de ses observations. Un conte à rebours qu’elle veut léger, joyeux, positif et un peu décalé. « Une manière de ne pas lâcher », dit-elle. Avec ses livres-objets, en accordéon ou en bobine, cousus de fil rouge ou de fil blanc, elle joue avec les mots comme avec la matière. « Les coups-leurres de la guerre Fond-mâle » ou « Ici Mains Tenant », écrit-elle. Comme en augure bien son titre, l’exposition rétrospective, à voir à la Bibliotheca Wittockiana, témoigne aussi de la relation fusionnelle de l’artiste avec l’édition et la fabrication de livres.


Entre le détail et le tout

Le quotidien domestique devient source d’émerveillement. « Aujourd’hui, je repasse et toi que fais-tu ? », demande-t-elle sur une pièce de papier japon festonné de fil rouge dans Courrier créatif, un livre-objet réalisé avec l’artiste brésilienne Ana Miguel. Une large place est accordée à quatre de ses éditeurs récurrents. A commencer par Tandem, avec qui elle a produit Trognes sur des textes de Caroline Lamarche. En sylviculture, ce mot désigne un moignon de tronc élagué. Dans un noir intense, elle restitue ces arbres estropiés, mais vivants. Douze images, une par mois, qui grandissent dans le regard. Avec Esperluète Editions, elle aborde la couleur dans Une saison en éclats, une série d’images mêlant linogravure et monotype pour accompagner des poèmes de Serge Meurant. Dans le livre Elles viennent dans la nuit de Corinne Hoex, l’artiste laisse ses empreintes fantomatiques. Pour La Pierre d’Alun de Jean Marchetti, elle réalise notamment ses superbes Autoportraits en arbres, où elle démultiplie les estampages d’une seule gomme pour les enchevêtrer dans des grandes compositions abstraites et végétales qui zooment entre le détail et le tout. A la demande de Ben Durant des Editions Quadri, elle a illustré deux récits de la collection Mon Papa. Pour ces contes exotiques et humoristiques qui se déroulent à Naples et à Bombay, elle intervient tantôt avec de simples culs-de-lampes ou des encadrements, tantôt pour de doubles pleines pages. Avec une gomme dans le cœur, Kikie Crêvecœur estampe chacun de ses battements pour des images qui se glissent entre les pages de la vie.

 

Kikie Crêvecœur, entre les pages
Bibliotheca Wittockiana
Rue du Bemel 23
1150 Woluwe-Saint-Pierre
Jusqu’au 30 août 
Mercredi, samedi et dimanche de 10h à 18h
Il est demandé de prévenir 24 h à l’avance
www.wittockiana.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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