La bal(l)ade de Haley Josephs

Hadrien Courcelles
24 septembre 2021

Almine Rech expose l’artiste américaine Haley Josephs jusqu’au 9 octobre. L’occasion s’offre aux visiteurs d’explorer les facettes celées d’un travail qui épouse l’art populaire avec pertinence.


Regard de l'art populaire

Les développements de l’art contemporain montrent les ferments d’une pensée contre-intuitive qui a le mérite d’interroger la portée des normes de goût, ou pour le dire autrement, de ce qui fait que nous (c-à-d une collectivité et un temps donnés) accrochons à une production artistique ou non. Cette interrogation a certainement le mérite de décomplexer certaines formes de représentations souvent considérées comme kitsch, de « mauvais » goût, fût-ce parce qu’elles tranchent avec un geste prédominant, conceptuel, minimaliste, classique etc. (qu’elles contribuent pourtant à maintenir sur un socle éthéré, ou marmoréen selon le cas).

L’écriture gagne, sans doute, à ne pas ignorer ces zones, ce qui entretiendrait l’idée d’une marginalité chimérique (et disons-le : hypocrite). Elle peut s’intéresser au phénomène sous-jacent qui continue à faire émerger des formes stylistiques influencées par la « pop culture » dans des galeries de renom. Le danger serait de reverser dans les apories d’un art qui, à la faveur de la massification, n’élève plus les termes de la relation esthétique (artiste, œuvre, spectateur). "Autoniant", au contraire, toute fonction propre, le pop-art contemporain subordonnerait ou annihilerait vite son produit dans un flux de doctrines socioéconomiques préexistantes (théories du genre, décoloniales, marxistes, anarchistes), dont le développement dépasserait notre propos. Comment éviter l'écueil, toutefois ? Tentative ou illustration.


La bal(l)ade de Haley Josephs

Il ne semble pas que le travail d’Haley Josephs (°1987) cherche à compenser dans les éléments de langage ou les truismes une quelconque pauvreté de sens. Certes le rapport à l’œuvre ne pose aucune difficulté, ni même de complexité. On y retrouve bien un cadre de référence populaire : univers féerique, fantasy, versant à l’occasion dans la mise en scène science-fictionnelle, orné par des notes rappelant la peinture de paysage américaine. Quant à la représentation féminine, elle est omniprésente et pourrait fredonner la chanson du pouvoir ou de l’émancipation.

Mais cette balade légère et mièvre se trouble bien vite de relents mortifères : membres dépecés, ossements, feux follets et exhumation interrogent le regard, le poussent à reconsidérer telles petites filles colorées, tel faon ensanglanté… grand-guignolesque alors ? Ce serait mal comprendre l’artiste américaine qui cherche à nous inviter à lire une histoire, un conte de fées étrange et lointain. Celle d’une proche perdue, comme un membre retranché que l’on sent toujours : et Josephs d’interroger la vie dans ses fondements, dans ses frontières. Les nymphettes n’ont ici rien de nabokovien et les suggestions sexuelles mériteraient d’être comprises sur le plan symbolique ou narratif.


Psychopompe : narration et symbole

Narratif, car les constructions gémellaires, les représentations enfantines assorties de connotations pertinentes (chien, joie, fleur, découverte) évoquent bien un double retour au moment exquis qu’est la puérile insouciance. Cet aspect double opère la jonction entre l’histoire personnelle, ontogénétique de l’artiste (manque de la sœur) et celle, phylogénétique, des visiteurs (rappel générique d’une tendresse quasi fusionnelle, projetée ou non).

Symbolique, cette fois, car le titre même de l’exposition - Psychopompe - rappelle la divinité, le médium chargé de faire voyager le défunt (son âme) vers un repos consacré. Anubis par exemple, ou Hermès. Un fantasme se fait jour : celui d’une réunion toujours souhaitée du bout des lèvres, par-delà l’existence. De là, le cadre naïf tire son sens naturellement. Qui en reste là se promet toutefois un sort peu enviable. Or, la plasticienne s’est proposée et propose quelque chose de curatif.


Solution en couleurs (et du Yoni)

Comment ? Le caractère souvent biface et vulvaire des compositions (ou d’un point de convergence, comme dans Setting) réinvestit la symbolique féminine et cosmologique pour exposer une sorte de jouissance vitale explosive ou radieuse : quelque chose transcende donc la dualité vie-mort. Dans sa présentation de l’exposition, Mme Kristen Cochrane parle fort justement à ce propos des potentialités « yoniques » (de Yoni, ce parent pauvre matriciel du phallique « lingam »).

Pour conclure, et il me semble qu’en cela même, ceux que ces propos indifféreront pourraient y prêter attention, le seul traitement des couleurs vaut le détour. L’œil averti devrait s’autoriser ce plaisir, fût-il coupable. D'ailleurs, cette maîtrise de Josephs peut justement servir de point de départ aux précédentes considérations, puisque la mise en couleur elle-même résume en un sens le motif narratif et symbolique de son œuvre : la quête d’une tendresse à toute épreuve.         

 

Haley Josephs
Psychopompe
Almine Rech
20 rue de l'Abbaye
1050 Ixelles
Jusqu'au 9 octobre
Du mardi au samedi de 11h à 19h
www.alminerech.com

Hadrien Courcelles

Journaliste

Né dans le Brabant sous le signe de l’humanisme, il étudie la Philosophie à l’Université Catholique de Louvain jusqu’en 2019. Curieux de tout, il se risque à l’écriture pour partager ses découvertes. Si la destination demeure inconnue, le voyage peut présenter de belles consolations.

Articles de la même catégorie