La beauté collective d'Els Dietvorst

Gilles Bechet
24 avril 2022

Avec cette ambitieuse et généreuse double exposition qui se tient à Bozar et à la Centrale, l'artiste belge Els Dietvorst nous invite à entrer dans son monde de fragilités et de beauté de la nature et des hommes. Un monde qui est aussi notre monde, si on le veut.

En pleine pandémie, dans sa ferme refuge sur la côte d'Irlande, Els Dietvorst a senti qu'il était temps de passer à autre chose, de penser sa pratique artistique autrement. Il y avait sur la plage à proximité un rocher noir qui avait la majesté d'une cathédrale. Elle a commencé à y poser des petits galets blancs qu'elle ramassait sur la plage. Des passants et amis ont à leur tour posé leur pierre sur l'édifice rocheux qu'elle a baptisé Coastal Shrine. A chaque marée, les pierres étaient emportées. Il fallait alors recommencer, recomposer, réinventer. Créer de la beauté dans l'instant, pas pour l'éternité.

C'est dans la puissance du collectif qu'est né The Barra Movement, dans lequel elle a rassemblé artistes, collaborateurs et d'anciens étudiants de l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers. « Chaque pierre a sa propre résonance et sa propre valeur. En travaillant ensemble, j'ai réalisé que l'art pouvait être un mouvement, une manière de vivre. » Son nom est emprunté de la dernière tempête qui a balayé la verte Erin. « Elle a nous a empêchés de sortir dehors. On s'est reconnecté avec soi-même et avec la nature. » Avec The Barra Movement, l'art retrouve un esprit de rituel. Els et ses acolytes créent ainsi de petites sculptures avec de la cire d'abeille modelée autour de débris de bois flotté retrouvés sur les plages et qui peut se faire chandelle à certains moments.


Feuilles et cailloux

Confinée chez elle, Els Dietvorst s'est remise à dessiner, ce qu'elle appelle un retour au fondamentaux. Elle a dessiné ce qui lui tombait sous la main, des feuilles, bouts de branche, cailloux, os d'animaux, en utilisant de l'encre naturelle réalisée avec du charbon de bois. « J'ai établi une sorte de rituel en dessinant cinq fois chaque objet. Si tu dessines cinq fois un objet, tu approches sa vérité profonde. »

Alors qu'elle préparait une exposition pour La Centrale, promise depuis longtemps à Carine Fol, elle a été nommée lauréate du BelgianArtPrize en 2021, ce qui lui donnait droit à une exposition à Bozar. Assez logiquement, elle a décidé de combiner les deux dans un seul et même projet en deux volets. A Bozar, elle réserve le côté rétrospective avec une sélection de photos, sculptures et installations d'une vingtaine d'années de carrière. Comme une vue stéréoscopique de sa pratique artistique au son de la lancinante et mélancolique chanson dont elle a écrit le texte et qui donne son titre à la double exposition.

L'exposition est dédiée à ACM (pour Art-Cœur-Merci), un migrant camerounais qu'elle a croisé dans les rues d'Anderlecht et à qui elle a consacré un film présenté dans cette rétrospective. SDF poète, il était devenu un chaman urbain. Il dialoguait parfois avec ses ancêtres et composait sa garde-robe en détournant des pièces récupérées dans les conteneurs à vêtements Oxfam. Chassé de partout, il a trouvé refuge chez l'artiste qui l'a hébergé pour quelque temps avant qu'il ne disparaisse dans la nature. Elle voit dans sa présence et son imprégnation du monde la métaphore de tout son travail. Els Dietvorst rencontre et se soucie des gens comme des objets, avec empathie pour les rebuts de la société, matériels comme humains, les invisibles, ceux qu'on ne regarde pas ou qu'on tolère à peine.


Installation immersive

Elle montre aussi Les Trois Grâces, une ancienne sculpture en limon, comme l'ébauche d'une forme où elle invite chacun à y rajouter sa beauté. Elle les confronte avec la glaçante et insupportable liste des 44.764 personnes mortes depuis 1993 en tentant de gagner les rivages de la forteresse Europe.

A la Centrale, on peut découvrir une installation immersive réalisée in situ en collaboration avec ses complices du Barra Movement. Fortune City, la pièce centrale, réenchante des débris abandonnées dans la ville de Bruxelles, des objets sans valeur lissés et anonymisés par le temps, agencés dans de fragiles et poétiques équilibres. Les plus petites de ces trouvailles sont collées au mur blanc comme des feuilles dans un herbier. Une brindille, un bout de fil, un filtre de cigarette ou l'empiètement d'une carte SIM et d'autres plus difficilement identifiables sont ainsi épinglés et identifiés par une référence chiffrée. A certains moments pendant la durée de l'exposition, des membres du Barra Mouvement, reconnaissables à leur salopette bleue flanquée dans le dos de la photo d'une chandelle en cire portée au creux d'une main, passent dans les salles pour une performance occasionnelle ou simplement pour réarranger un assemblage d'éléments comme on réaccorde un instrument en fonction du moment.

Els Dietvorst conçoit une œuvre d'art non pas comme une fin en soi mais comme un médium, pour susciter des interactions entre ceux qu'elle rassemble. Son exposition est une invitation à porter un autre regard sur les gens et les objets qui nous entourent pour y déceler la beauté et générer l'espoir que le monde tourne autrement.
 

This is what you came for
The Barra Movement (ft Els Dietvorst)
Centrale for contemporary art
Place Sainte-Catherine 44
1000 Bruxelles
jusqu’au 18 septembre 2022
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
jusqu’au 21 juillet 2022
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.bozar.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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