La Belgique lit sa page bourguignonne à la KBR

Hadrien Courcelles
26 septembre 2020

Inaugurant son tout nouvel espace muséal, la Bibliothèque royale de Belgique (KBR) expose dès ce mois de septembre la Librairie des ducs de Bourgogne. Les reliefs de ce qui constituait l’une des plus exceptionnelles bibliothèques d’Europe s’offrent pour la première fois aux yeux des visiteurs.

 

Il existe une estampe datant de la moitié du XVIe siècle et qui représente ce qui était alors à Bruxelles le siège du pouvoir civil : le Coudenberg. Le Koert de Bruxselles épousait à l’époque de Charles V une architecture où dominait le gothique brabançon. Places et esplanades se succédaient, entourées d’ensembles de styles divers. Les cimes étaient rythmées par des flèches acérées. De longues toitures promenaient leurs jacobines, leurs chiens-assis ou leurs cheminées, que surmontaient de temps à autre les (familiers) pignons en gradins. 


L’image du Coudenberg 

C’est avec plaisir que l’on voltige, sous les innombrables fenêtres, de colonnades en escaliers. Les yeux se promènent tantôt dans les jardins et abords boisés qui invitent à la paix, tantôt vient les égayer l’élément martial, présence inévitable à l’avant-plan, prenant la forme d’une joute. On peut aussi deviner dans cette image la présence d’édifices promis à un avenir pérenne, tels que l’hôtel Ravenstein ou l’hôtel de Nassau.

C’est dans ce dernier et gothique endroit que fut transféré le siège du pouvoir après l’incendie du Coudenberg, en 1731. L’hôtel fut intégré au palais du gouverneur, Charles de Lorraine, qui lui offrit une cure de jouvence néoclassique (c.1760). La vieille chapelle Nassau, en revanche, subit le classicisme plus moderne de l’architecte Maurice Houyoux, se voyant imbriquée autour des années 1960 au sein de… la nouvelle Bibliothèque royale.  Le rapport, demanderez-vous, entre l’incendie du Coudenberg, Charles de Lorraine, la chapelle Nassau, la KBR et Charles Quint ? 


Les pages bourguignonnes 

La réponse est la Bourgogne. C’est elle qui régna sur les Pays-Bas méridionaux (dont l’actuelle Belgique) suite au mariage en 1369 de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, avec l’héritière de Flandre. L’élévation du duché connut une nette impulsion sous le règne de Philippe le Bon (1396-1467), qui fit de ses Etats du Nord un écrin industrieux. Le commerce, l’opulence, l’ascension de la bourgeoisie devaient d’ailleurs s’accompagner de la Renaissance nordique (c’est le siècle du maître de Flémalle, van der Weyden, van Eyck…). 

Cette histoire se raconte à travers l’une des plus importantes collections laïques de manuscrits en Europe - 900 livres - principalement commandés par le monarque. Or, c’est précisément ce que présente la Bibliothèque royale aujourd'hui : quelque trois cents volumes un temps regroupés au Coudenberg avec les deux autres tiers perdus, rescapés des flammes et des révolutions, dévoilés au public pour la première fois…


Amour des lettres, écriture du pouvoir

À l’origine, il faut comprendre la bibliophilie d’une maison ducale et de sa cour. De plus en plus friande de littérature profane, elle apprécie les romans, l’histoire, la philosophie, le fantastique, la chasse, la géographie et bien d’autres genres qui n’hésitaient pas à s’intégrer les uns aux autres. On estime ainsi que les deux tiers des manuscrits ne sauraient être classés comme religieux - ce qui n’exclut toutefois pas la présence d’idées religieuses entre leurs lignes. Mais c’est de plus un objet somptuaire, qui ne cesse de refléter la puissance des ducs, leur servant à l’occasion de véritable propagande.


De très riches heures qui ne se comptaient pas

Le long de la visite suggérée, le musée nous montre un travail au long cours. Amorcée vers 1250, l’émergence d’ateliers laïques procure aux princes des copistes et des enlumineurs qu’ils n’hésitent pas à pensionner. Il leur faut souvent des années de travail pour rendre un volume (20 ans pour les célèbres Chroniques de Hainaut !). L’œuvre s’effectue de préférence sur parchemin, nécessitant jusqu’à deux cents chèvres pour arriver aux larges et solides feuillets qu’affectionnent les Bourguignons. La diversité des couleurs n’est pas un moindre témoin de richesse. Il arrive ainsi que de magnifiques fonds tirés du lapis-lazuli soulignent des lettres minutieusement incrustées d’or… et ne parlons pas de l’importante étape de la reliure, que l’exposition détaille soigneusement.  

Il s’agit aussi de personnaliser cet éclat. Pour les ducs, les copistes utilisent de préférence une police spéciale, la "Gothique bâtarde". Valorisés, ils n’hésitent pas à se faire également traducteurs, modifiant, insérant au besoin des passages entiers à la plus grande gloire du duc (ou pleins de fausse commisération pour le lys royal). Les enlumineurs ne sont pas en reste, ils jouissent d’une aura équivalente sinon supérieure aux peintres, quoique dans les faits ces artistes hors pairs pouvaient être l’un et l’autre : ainsi Simon Marmion ou Liévin van Lathem


L’esprit d’un siècle 

Les livres eurent des commanditaires prestigieux. De Jean sans Peur (1371-1419) à son petit-fils Charles le Téméraire (dont la remarquable culture ne le put protéger ni de son orgueil, ni d’une défaite fatale aux Etats bourguignons comme à sa personne, en 1477), on assista à un bouillonnement qui ne laissa indemnes ni les femmes - on pense à la grande Isabelle de Portugal (1397-1471), à Margueritte d’York (1446-1503) -, ni les guerriers invétérés comme notre Louis de Gruuthuse (1427-1492). La bourgeoisie voulut sa part de lecture et c’est sans doute de cette demande que naquit l’imprimerie. Des artisans de renom à l’image de Colard Mansion, cet autre Brugeois, passèrent de la copie et de l’enluminure à l’impression, sans que cette dernière prenne précipitamment le pas sur le manuscrit. Les fonctions n’étaient en effet pas les mêmes.

Le KBR museum s’attache à recréer cette époque qui enfantera bientôt le Zénon de Yourcenar. À travers un parcours disponible en cinq langues et trois catégories d’audioguides (enfants-découverte-approfondissement), les organisateurs ont fait dialoguer plus que des livres. On y trouve des objets somptuaires et ordinaires, des enluminures et des tableaux, des manuscrits stabilisés et des bornes interactives, de riches explications détaillant le parcours de ces manuscrits, le tout agencé avec intelligence. On y trouve surtout l’expression d’une époque qui ironise sur son passé tout en ouvrant la modernité avec dévotion, l’esprit d’un siècle bouillonnant qui crée des livres comme on crée des mondes… 


« Y me tarde » (devise de Philippe le Hardi)

Il n’est pas jusqu’à Josquin Desprez qui ne soit présent pour le bonheur des visiteurs. Visiteurs qui peuvent savoir gré de visiter l’entreprise menée par la Bibliothèque royale : un travail qui rappellerait presque celui qu’exigent les volumes exposés. Ces derniers sont par ailleurs numérisés et disponibles à l’adresse suivante : www.belgica.kbr.be 

Deux éléments pour conclure : premièrement, la visite commence dans la chapelle Nassau (et l’image qui sert ici d’introduction se trouve également à la KBR). Enfin, quoique permanent, le musée de la Bibliothèque ne saurait exposer continuellement les mêmes manuscrits : ils seront donc changés trois fois par an pour le plaisir de notre curiosité. 

 

La Librairie des ducs de Bourgogne
Bibliothèque royale de Belgique (KBR)
4 boulevard de l'Empereur
1000 Bruxelles
À partir du 18 septembre
Du mardi au dimanche, de 10h à 18h 
www.kbr.be

 

Hadrien Courcelles

Journaliste