La force de vie de Koenraad Tinel

Gilles Bechet
10 septembre 2020

Double actualité pour l’infatigable Koenraad Tinel. A la Galerie Dys et sous les voûtes de bois de Tour & Taxis, l’artiste octogénaire présente ses dessins et sculptures traduisant son univers halluciné et spectral, et animés d’une indomptable rage de vivre.

Rien dans l’art de Koenraad Tinel n’est tiède. Non pas qu’il s’inspire souvent d’un imaginaire nordique où hommes et animaux glissent et dérivent sur de blanches immensités. C’est plutôt qu’il y a dans son imaginaire une démesure hantée et une force d’expression qui ne laisse pas indifférent. Ses sculptures peuvent même être brûlantes parce qu’elles gardent encore dans leur blancheur spectrale le souffle de la forge où elles sont nées. L’homme a aujourd’hui 86 ans et toute son œuvre est marquée par l’épreuve de son enfance, lorsqu’il a dû, avec ses parents acquis à l’idéologie nazie et sa sœur, fuir à travers les ruines de l’Europe. Il en a gardé les traces d’une angoisse existentielle qui définit l’homme, une proximité avec la nature aussi, une nature sauvage, brutale et pleine de beauté. Habité par le dessin depuis le plus jeune âge, il n’a jamais cessé de produire. Ce sont quelques éclats de sa production pléthorique qu’expose la galerie DYS, des dessins grands formats et des sculptures de petite taille. Le titre est celui d’une série habitée par une créature androgyne mi-homme mi-bête à la tête de serpent. Ses sculptures sont élaborées sur une structure métallique à laquelle il ajoute des couches plâtre teint mais aussi des morceaux de bois, des linges emmaillotés et des pièces de métal soudées. Un art de la récupération, de la réparation qui est la métaphore d’un homme qui se relève toujours après la chute.

Les méandres de la condition humaine

Plusieurs thèmes traversent les œuvres présentées comme des bribes de mélodie en sourdine jouées par Tinel, également excellent pianiste au demeurant. Hommes animaux semblent glisser à skis, en traîneau ou à patins entre la mort et la vie, dans les méandres de la condition humaine. « On peut juste regarder les choses et en tenir compte », dit-il. On y voit aussi la force animale de la nature, car aussi sombre que cela puisse paraître, ce n’est jamais lugubre, une indomptable force de vie bouillonnant derrière ses traits et ses formes.

En prolongement de son exposition en galerie, Koenraad Tinel présente aussi une série de sculptures de grande taille dans la Gare maritime de Tour & Taxis, magnifiquement rendues à la vie. A l’ombre de la monumentale sculpture Enlèvement d’Europe, on y trouve différents groupes statuaires nourris de mythologie et d’un regard à vif sur les traumatismes du présent. La pièce centrale est un cortège de 18 sculptures qui forment une parade monstrueuse où défilent des créatures sorties des jardins de Jérôme Bosch ou de l’atelier d’un Picasso halluciné. Sans que le moindre son soit produit, on entend cette fanfare sardonique, bancale et mélodieuse, rythmée de seaux et de roues métalliques. Il ne faut pas manquer non plus une belle série de dessins croqués sur le vif de personnages masqués dans la file d’un supermarché en temps de pandémie. La parade n’a pas de fin.

Archangel
Koenraad Tinel
Galerie DYS
84 rue de l’Arbre Bénit
1050 Bruxelles
Jusqu’au 18 octobre 
Jeudi et vendredi de 11h à 18h
Samedi et dimanche de 14h à 18h
www.galeriedys.com

Parade
Koenraad Tinel
Tour et Taxis
Gare maritime
Avenue du Port 86C
1000 Bruxelles
jusqu’au 1er novembre
jeudi et vendredi de 11h à 18h
samedi et dimanche de 14h à 18h
www.koenraadtinel.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.