La mémoire noire de Latifa Echakhch

Gilles Bechet
19 septembre 2019

Pour sa première exposition bruxelloise à la Dvir Gallery, l’artiste franco-marocaine Latifa Echakhch propose une installation qui recompose les paysages défaillants de la mémoire. C’est aussi une mise en scène ludique de ce qui traîne dans les greniers de l’oubli.

Des objets sont disposés sur des tapis. Mais ce qu’on regarde d’abord, c’est le noir qui couvre presque toute la surface, à l’exception d’une petite portion sous le feu d’un projecteur aux formes malléables. Car le noir peut être celui de l’oubli, et la lumière, celle de la mémoire. Sans façon, la frontière entre la nuit et le jour traverse tout sur son passage, couvrant sans remords un bout chiffonné de chemise, un coin de pochette de disque, une queue de prise électrique avec un effet surréaliste déconcertant. Le trouble s’installe quand on assimile le noir de l’encre utilisée par l’artiste à celui de la suie du papier ou du tissu carbonisé. Un incendie de la mémoire qui se confond avec un sinistre qui ne laisse aucune chance de retour.

Si l'on s’en réfère au titre de l’exposition et à la taille identique des tapis, il pourrait s’agir d’un même événement dont on change les paramètres par jeu ou par nécessité. Comme des flashes successifs d’une mémoire défaillante qui cherche à reconstruire l’architecture d’un moment révolu. Chaque fois, on y trouve une pièce de vêtement, une bouteille ou des verres, des disques vinyle ou des appareils à même de produire de la musique. Il n’en faut pas plus pour produire des scénarios solitaires ou en tête à tête. Les éléments périphériques permettant de pimenter les différentes variantes, un flacon de parfum, un paquet de cigarettes, une chaussure, un sèche-cheveux. L’utilisation du tapis est une référence discrète à la culture d’origine de l'artiste, mais Latifa Echakhch n’ira pas plus loin, allergique qu’elle est aux messages trop frontaux.

Lauréate du prix Marcel Duchamp en 2013, l’artiste franco-marocaine ne se fixe pas sur un médium unique. Elle conçoit souvent ses expositions comme une suite d’installations où elle convoque photographie, sculpture ou vidéos, laissant une large place aux objets trouvés. Des fragments de réel avec lesquels elle compose des paysages intérieurs qui délaissent le spectaculaire au profit du poétique et des échos intimes qui agissent comme de discrètes madeleines de Proust. Le travail avec des objets lui permet d’éviter les traces trop évidentes de la main de l’artiste, lui préférant les accidents qui génèrent de nouvelles frontières formelles et de nouveaux passages de sens. Latifa Echakhch reviendra en Belgique pour une grande exposition au BPS22 en février 2020.

Latifa Echakhch
Several Times
Dvir Gallery
67 rue de la Régence
1000 Bruxelles
Jusqu’au 19 octobre
Du mardi au vendredi de 10h30 à 18h30, samedi de 12h à18h30
www.dvirgallery.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.