La métamorphose d’un nabi

Mélanie Huchet
25 octobre 2019

Le Musée des Impressionnismes de Giverny présente Jardin privé, jardin intime une exposition inédite consacrée au peintre français Ker-Xavier Roussel (1867-1944) à travers une centaine de toiles - la majorité provenant de collections particulières - évoluant sur cinquante ans de création artistique, depuis ses expérimentations nabis de la fin du XIXe siècle à sa passion des thèmes mythologiques qu’il revisitera et renouvellera inlassablement jusqu’à la fin de sa vie. 

Nous sommes en 1882 quand le jeune adolescent fraîchement débarqué à Paris rencontre Édouard Vuillard au Lycée Condorcet. C’est avec lui, qui deviendra son ami de toute une vie (mais aussi son beau-frère !), que Ker-Xavier Roussel rejoint le mouvement Nabi (prophète en hébreu) composé notamment de monstres sacrés tels que, Maurice Denis, Paul Sérusier et Pierre Bonnard. A ce moment bien précis, le jeune peintre ignore encore à quel point il se distanciera radicalement de ce groupe. 

 De l’austérité automnale …

Jusqu’à la fin du XIXème siècle la peinture de Ker-Xavier Roussel se rapproche fortement des caractéristiques affiliées au mouvement nabi. Les couleurs sourdes sont travaillées par des aplats si radicaux qu’ils en éliminent toute notion de perspective classique. Empreint d’une atmosphère quasi-mystique les personnages majoritairement féminins se trouvent toujours dehors (jamais à l’intérieur contrairement à Vuillard) dans une nature automnale (Composition dans la forêt, 1890-1892) vêtus de longs vêtements ultra-couvrants ne dévoilant au mieux qu’un bout de nuque. Les femmes de Ker-Xavier Roussel se retrouvent dans des mises en scène mystérieuses et poétiques dans lesquelles elles semblent isolées. Allongée de tout son long sur l’herbe, loin de la lascivité d’une odalisque ou d’un orgueilleux Sardanapale au féminin, elle y est au contraire presque recroquevillée tête baissée, un livre à la main (La Terrasse). Même à plusieurs, même quand les attitudes corporelles semblent suggérer une conversation, leurs pensées sont ailleurs et inaccessibles (Les saisons de la vie). C’est ainsi qu’en quittant cette salle d’un ravissement absolu mais empreint de silence et de spiritualité que la découverte des œuvres qui suivent sont un véritable choc esthétique. 

… à la joie charnelle de l’été

 Dans des toiles immenses ce sont les couleurs d’étés et de chair qui explosent, ce sont des femmes dévoilant glorieusement une nudité aux courbes savoureuses. La sobriété et la pudeur quasi-monastique des débuts donne place ici à une opulence dionysiaque et à la sensualité des corps dévoilés. C’est la découverte du midi vers 1906 et sa rencontre à Aix avec Cézanne qui a vraisemblablement été la raison d’un tel bouleversement. Il est loin, très loin le temps des Nabis…  La palette s’éclaircit ! Les corps sont érotiques ! Le sujet mythologique devient et ce, jusqu’à la fin de sa vie la colonne vertébrale de sa puissance créatrice. Les scènes de rapt virent presque à l’obsession tant elles sont nombreuses dans le corpus de l’artiste (L'Enlèvement des filles de Leucippe, 1911), c’est aussi le désir de l’homme qui est mis en avant (L’Après-midi d’un faune, 1930). L’univers du peintre ne sera plus qu’ imprégné de nature champêtre, de jardin édénique gorgé de soleil, où nymphes et bergers d’Arcadie s’amusent sans complexe au grand jour et ce, sous un ciel éternellement et étonnamment bleu ( Le cortège de Bacchus, 1912). C’est  le temps aussi de nombreuses commandes prestigieuses telles que le sublime  Femme dans un paysage(1928-1930) véritable hymne à la joie de vivre. Car c’est bien la vitalité d’un bonheur absolu qui semble caractériser cette personnalité épicurienne. Et pourtant ! L’exposition dévoile aussi un aspect bien plus sombre du peintre. Une série de lithographies extrêmement élégiaques à l’encre de chine d’une noirceur tragique renvoie à un aspect plus mélancolique d’un peintre peut-être hanté par des démons du passé, qui sentant peut-être approcher la fin aurait abandonné cette fureur de vivre (Centaure galopant,1935-1940). 

Dans son jardin privé dans lequel Ker-Xavier Roussel aimait tant peindre son jardin rêvé, c’est par le jardin paradisiaque cette fois de Claude Monet que l’on quitte les lieux avec un regret, que l’Histoire de l’art n’ait pas retenu le nom de Ker-Xavier Roussel, mais aussi avec une immense gratitude, que le musée se soit battu pendant six longues années afin de ressusciter un peintre lumineux et incontournable tombé injustement dans l’oubli. Sans aucun doute, l’une des meilleures et plus surprenantes expositions françaises du moment. 

Ker-Xavier Roussel
Jardin privé, jardin rêvé

Musée des Impressionnismes 
Giverny
France
Jusqu’au 11 novembre
https://www.mdig.fr/fr

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.