La Parr des choses

Gilles Bechet
05 octobre 2021

Le Hangar photo Art Center de la place du Châtelain propose une copieuse rétrospective de l'œuvre du photographe britannique Martin Parr.

Martin Parr s'est toujours considéré comme un photographe documentaire plutôt que comme un artiste. Pourtant, le monde qu'il nous donne à voir est reconnaissable entre mille. Apôtre d'une certaine "anglitude", sans complexe, et de la consommation de masse, il aime surprendre ses contemporains dans les rituels de loisir de plus en plus semblables. Pourtant, même si l'on croit connaître l'œuvre du photographe anglais, on ne manquera pas de faire des découvertes dans cette rétrospective présentée au Hangar, puisqu'elle couvre plus de 40 années de travail à travers 15 séries.


Sans filtre

Tout commence avec Bad Weather, une des deux séries en noir et blanc. Restant encore à distance de ses sujets, il observe avec un détachement amusé les effets du mauvais temps que l'on dit typiquement anglais sur les gens à un arrêt de bus, se couvrant la tête pour traverser la rue, ou sur les paysages noyés dans le crachin. C'est avec les séries des années 1980 The Last Resort et The Cost of Living que Martin Parr développe sa grammaire visuelle. La première s'attache aux familles aux revenus modestes en vacances à Brighton. Ce sont des moments sans filtre, un bain de soleil à l'abri d'une pelleteuse ou la cohue pour s'accaparer d'un hot dog. La deuxième série, un peu plus policée, décrit une classe moyenne qui, dans la période Thatcher, a accédé à plus d'aisance financière et le montre dans des barbecues et garden-parties, des intérieurs proprets ou dans ce cliché ironique où une punk, toute de noire vêtue et crête iroquoise, tend la main vers sa mère pour qu'elle lui file quelques pounds. Commentateur des fractures sociales, Parr est toujours à la limite entre l'observation et le voyeurisme alors qu'il fait son boulot de photographe en captant ce qui s'étale devant ses yeux. Dans une époque obsédée par le contrôle d'une image non dénigrante, cela peut faire tache.

Parr s'est toujours défendu de toute condescendance, affirmant qu'il s'identifiait aux sujets de ses photos. C'est ainsi qu'il glisse dans la série des Bored Couples une image de lui et sa femme dans un snack parisien, les regards divergents. Autodérision encore dans cette succulente série d'autoportraits de voyage, où il profite de ses reportages pour aller se faire tirer le portrait chez des photographes locaux. On le voit ainsi dans des paysages ou des encadrements les plus improbables, comme le requin made in Benidorm qui fait l'affiche.


Globalisation du monde

Par la suite, la couleur va devenir de plus en plus intense jusqu'à frôler la saturation et son objectif se rapprocher des sujets, ce qui accentue l'idée d'un monde globalisé. Bien loin de se limiter aux frontières de la patrie des scones et du thé au lait, Parr voyage. Il suit les touristes qui s'agglutinent à Venise, dans les ruines du Machu Picchu, à Las Vegas ou sur les canaux de Venise. Il s'amuse au rituel des selfies auquel s'adonnent les voyageurs où qu'ils soient, au Trianon, devant un char d'assaut ou sur la plage. Au Mexique, il nous montre des crânes en sucre butinés par des abeilles ou un étal de vierges de Guadalupe devant un MacDo. Il a aussi poussé une pointe jusqu'à Knokke-le-Zoute, invité par son galeriste, ce qui nous vaut une série où Parr fait du Parr à la Place M'as-tu vu avec ses images de lunettes de soleil Gucci, petits fours et fleurs en papier.

Dans ses voyages, il n'a de cesse de montrer la globalisation du monde, l'uniformisation des produits de consommation et des rituels sociaux.

Common Sense est en quelque sorte l'apogée du système Parr. Ses images prises au flash et avec zoom alignent des gros plans aux images saturées, cadrant de la nourriture, des colifichets, des pieds aux chaussettes roses dans des sandales et il ne faut jamais chercher longtemps pour y dénicher un Union Jack sur un mug. Les tirages en photocopie punaisés, côte à côte à même le mur, accentuent l'aspect jetable du monde.

Vivons-nous désormais dans une série de Martin Parr ou est-ce lui qui transforme tout ce qu'il voit au travers de son objectif pour le métamorphoser à son image ? Un peu des deux, sans doute.

 

Parrathon
Hangar Photo Art Center
18 place du Châtelain
1050 Bruxelles
Jusqu'au 18 décembre 
Du mardi au samedi de 12h à 18h
Dernière entrée 17h30
www.hangar.art

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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