La puissance du rêve

Véronique Bergen
27 janvier 2022

En partenariat avec le Spinifex Art Project, Bertrand Estrangin présente à la galerie Aboriginal Signature des œuvres marquantes élaborées par des artistes aborigènes du Spinifex. S’originant dans une revendication politique de récupération de leurs terres dont les communautés aborigènes - ici Pitjantjara - ont été spoliées, l’acte de peindre a concouru à la reconnaissance de leurs territoires ancestraux, de leurs sites sacrés par les tribunaux australiens.

Créé en 1997, le mouvement artistique Spinifex Art Project se compose d’artistes aborigènes originaires du désert de Grand Victoria en Australie. Articulées sur des contrastes entre couleurs intenses, les saisissantes peintures, collectives ou individuelles, s’affirment comme la trace d’un lien indéfectible entre passé, présent et futur. Chassés de leurs terres sacrées par les essais atomiques effectués en 1950, les communautés aborigènes (au nombre desquelles les derniers nomades d’Australie) ont délégué à la peinture une fonction testimoniale et politique : présenter devant les tribunaux la cartographie sacrée de leurs territoires, les jonctions secrètes entre des lieux dont ils sont les gardiens immémoriaux.

Combinant innovation, réinvention et tradition, les œuvres de Timo Hogan, Lawrence Pennington, Patju Presley, Fred Grant, Lennard Walker, Ian Rictor ou les créations collectives se déclinent dans des motifs aux lignes rhizomatiques, des structures graphiques qui traduisent une géométrie du rêve et qui donnent à voir, outre le temps des songes, la cartographie spirituelle d’espaces habités par les esprits des ancêtres. Si l’Occident pose un regard esthétique sur cet espace-temps pictural, dans le chef des créateurs, des passeurs de mémoire, leur geste est indissolublement spirituel, cérémoniel, cultuel et politique. Morphogenèse d’une réalité transie de songes, tracés des esprits, rayons stellaires, réseaux de lignes courbes, de points, assemblage de motifs en spirale, de cercles concentriques aux coloris, aux pigments à couper le souffle… voir chacune de ces œuvres, c’est emprunter une voie qui mène à leur cosmologie, tout en sachant qu’elle nous demeurera à tout jamais fermée, réservée aux initiés, gage d’une transmission de la mémoire aux futures générations aborigènes.

La beauté, la complexité d’œuvres de peintres ayant acquis une renommée internationale n’épuisent pas le sens de leur création : elles ne sont que la face visible d’un cheminement spirituel, d’une vision du monde ancrée dans le totémisme, dans la puissance du Rêve qui permet d’entrer en contact avec les ancêtres humains, animaux, végétaux, minéraux. Rêves cristallisés, les peintures donnent accès au maillage des trajets des esprits, des nomades et au récit de la vie des lacs, des pierres, de la pluie au fil d’une continuité entre les règnes, entre les espaces et les strates de la durée. Une continuité matérialisée par les tracés de réseaux de
lignes, des tensions entre les traits qui, derrière l’apparente abstraction et la codification, représentent des entités humaines et des lieux incarnés.

Aluni Résonance
Aboriginal Signature Estrangin
101 rue Jules Besme
1081 Bruxelles 
Jusqu'au 19 février
Sur rendez-vous du mardi au dimanche, de 11h à 19h 
www.aboriginalsignature.com 

Véronique Bergen

Journaliste

Véronique Bergen est philosophe, romancière et poète. Docteure en Philosophie de l’Université de Paris 8, auteure d’essais philosophiques, dans le champ de l’esthétique, de romans, de recueils de poèmes, de nombreuses monographies sur des plasticiens. Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, elle collabore à diverses revues, notamment des revues d’art.

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