La visibilité empêchée de Katinka Bock

Oriane Thomasson
05 mars 2022

L’exposition Common People de Katinka Bock à la Loge propose une réflexion à la fois historique, physique et sociale qui entrelace subtilement ses propres sources de travail aux particularités du lieu.  

La pratique protéiforme de Katinka Bock - qui passe par la sculpture, l’installation, la photographie et la vidéo - l’a amenée à investir l’espace de la Loge par différents procédés qui, tous, convertissent le territoire et le passé du lieu, en une expérience réelle.

L’exposition Common People tisse ainsi une trame complexe entre les œuvres de l’artiste, l’expérience du spectateur et l’architecture si spécifiques de ce centre d’art. Car si La Loge est aujourd’hui connue comme un espace dédié à l’art contemporain, l’architecture et la théorie, l’histoire de ce lieu construit par les architectes Fernand Bodson et Louis Van Hooveld est complexe.

La Loge fut en effet le premier temple maçonnique moderniste de Belgique, abritant l’obédience franc-maçonne Le Droit Humain, première loge à promouvoir l’égalité des sexes en Belgique. En 1976, Le Droit Humain quitte le temple, qui deviendra le musée d’Archives d’Architecture Moderne, déplacé ensuite au CIVA. La Loge comme lieu d’exposition est créé en 2012 par la commissaire Anne-Claire Schmitz.  

Pour cette exposition, les partis pris de Katinka Bock sont forts. L’artiste a notamment fait le choix de condamner les portes du temple, vaste pièce centrale qui constitue le cœur de La Loge. Il est cependant possible de jeter un œil dans la pièce plongée dans l’obscurité, en regardant à travers l’Ocular, une feuille d’aluminium roulée, puis coincé dans la lucarne d’une des portes closes.
Placé dans la posture d’un voyeur, le spectateur peut alors voir se succéder sur un écran des photographies prises par Katinka Bock. Une étrange poésie confère à ces images une dimension mentale, qui est celle de l’enfoui. En reléguant le spectateur à la périphérie de cette pièce centrale dans laquelle il ne peut rentrer, Katinka Bock déjoue nos attentes, et induit une réflexion sur la circulation du corps dans l’exposition. Le circuit du spectateur se polarise ainsi sur les bords, en marge d’une œuvre, qu’il ne peut voir qu’à partir d’un périmètre restreint. 

La réflexion de Katinka Bock s’enracine toujours dans les particularités de l'espace qu'elle investit. Comme un renvoi au théorème de Pythagore qui est représenté au sol en mosaïque, l’artiste a suspendu un tube de métal, sur lequel sont égrenées des céramiques émaillées. Une vingtaine de ces céramiques forment l'ensemble intitulé Pythagoras 21+1, et constitue le positif aux autres pièces dont elles ont été séparées et qui sont réparties dans l’ensemble du bâtiment. Le tube de métal pénètre lui directement dans le temple et continue de zigzaguer dans cette pièce, qui nous reste inaccessible. Par cette percée, qui est une forme d'intrusion, l’artiste rend perméables les délimitations entre intérieur et extérieur. 

À l’étage, on retrouve ce geste abolissant toute séparation distincte entre deux espaces, avec l’installation Common People. L’entonnoir de cuivre glissé dans l’ouverture de la fenêtre est visible depuis l’extérieur, faisant ainsi débuter l’exposition de Katinka Bock depuis la rue, avant même que le spectateur ait pénétré l’espace de la Loge. La pluie qui tombe dans l’entonnoir est récupérée de l’extérieur, pour être acheminée vers l’intérieur de la pièce, où l’eau s’égoutte au sol. Un radiateur surmonté d’une sculpture de bois ferme ce cycle de récupération naturelle, qui transforme la façade du bâtiment en une membrane poreuse, corporelle, interagissant avec son environnement. Par l’équilibre instauré entre ce qui est dirigé et l'aléatoire, Katinka Bock maintient une complexité poétique qui nous engage sur les voies d’une réflexion singulière.

Pour ceux qui le souhaitent, il est possible d’assister à un entretien avec Katinka Bock, le 17 mars à 19h au CIVA, situé dans la même rue.  

Katinka Bock
Common People
La Loge
86 rue de l’Ermitage
1050 Bruxelles
Jusqu’au 27 mars
Du jeudi au dimanche, de 13h à 18h 
https://www.la-loge.be

Oriane Thomasson

Journaliste

Diplômée de l’ERG en Arts Visuels, photographe mais pas seulement, Oriane Thomasson s’intéresse à l’art dans tous ses états, avec une prédilection pour les arts non-européen, le dessin, et la peinture. Passionnée de littérature, l’histoire naturelle et les voyages sont pour elle à la fois une source d’inspiration, et de fascination. Après avoir obtenu l’agrégation en arts plastique, écrire pour Mu in the city sur les expositions qu’elle voit lui permet de partager un regard sur l’art, et son enthousiasme pour les artistes.

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