A l'ADAM, la nuit ne finit pas

Gilles Bechet
15 janvier 2019

Véritable immersion dans le monde de la nuit où les inhibitions créatives sonores et visuelles n’ont plus cours, Night Fever explore la culture des discothèques des années 1960 à nos jours. Aux platines, ADAM, le Musée bruxellois du Design, mixe avec son collègue allemand, une vaste exposition multidisciplinaire sur un sujet jusqu’ici peu exploré.

Quand on y pense, le night-club a pas mal de point commun avec certaines expositions d’art contemporain, un univers parallèle, coupé des logiques du monde extérieur, sauf que dans les expos, on y danse moins, et que parfois on s’y amuse moins aussi. Cet univers clos volé à la nuit et au petit jour est un espace éphémère qu’on réaménage en fonction des thèmes et des saisons avec une liberté de création qu’on ne trouve pas beaucoup ailleurs. A partir des années 1960 et l’avènement de la société de loisir, ces temples de l’hédonisme ont commencé à attirer des designers, artistes et architectes qui y ont trouvé un terrain d’expérimentation pour l’espace, les formes, la lumière et le son. Phénomène culturel majeur de la culture pop, ces lieux reflétaient l’évolution de la société. De Milan à Londres, de New York à Paris ou Bruxelles, de Berlin à Detroit, chaque décennie a connu ses lieux emblématiques, laboratoires de l’avant-garde où ce qui était déjà là se mêle à ce qui est encore à venir.

Cabaret de l’esprit


Décloisonnant l’idée du design, l’ADAM, en coproduction avec le Vitra Design Museum de Weil am Rhein en Allemagne, consacre une copieuse exposition à ce sujet encore peu exploré en dehors des pages glacées des magazines. C’est par un sas qui reprend les néons de l’entrée du Space Electronic, club qui s’est ouvert à Florence en 1969, qu’on se plonge dans l’exposition organisée en thématiques chronologiques. La première étape, c’est l’Italie, où des groupes d’architectes et de designers radicaux comme Studio65 ou Gruppo 9999 ont imaginé des discothèques où ils pouvaient déployer une liberté créative autant inspirée par la science-fiction de Barbarella que par les fêtes de carnaval à la sauce pop. De l’autre côté de la Terre, le Drug de Montréal préfigure en 1964 le Korova Milkbar de l’Orange mécanique de Kubrick ou le Cerebrum de New York. Conçu comme un cabaret de l’esprit, ce dernier était un environnement immersif et interactif avec des projections à 360° et de la musique psychédélique.

La mode des tribus


Puis est arrivé le disco, pour libérer les corps et aiguiser l’esprit, le Studio 54 et ses habitués célèbres, son faux frère le Paradise Garage avec ses DJ superstars et son mur du son. Paris a son Palace et Bruxelles n’a pas à rougir du Mirano. En mue perpétuelle, ces lieux innovaient dans le décor et l’aménagement intérieurs, le graphisme de leurs flyers, dans la mode des tribus qui s’y donnaient rendez-vous. Les années 1980 sont celles de la house et de la culture rave et où l’Hacienda de Manchester se pose en véritable manifeste du postmodernisme et de l’esthétique industrielle. Les années 1990-2000 sont celles de la techno et des remises en question.

Des interrogations architecturales apparaissent comme avec le Holzmarkt à Berlin, où un club, né presque par génération spontanée, le long de la rivière Spree, a généré tout un projet immobilier en dur. A Londres, le bureau OMA, celui qui a dessiné la Fondation Prada à Milan, a imaginé un projet annulé depuis pour le Ministery of Sound 2. La discothèque du XXIe siècle s’y dessinait comme un véritable écosystème collaboratif qui déploierait des activités de jour comme de nuit.

Incubateur des tendances


Ces quatre décennies de club culture se laissent approcher sans boussole et se révèlent au final très cohérentes au-delà de leurs habits, qui changent constamment de paillettes. La diversité des sources et des documents où se mêlent photos, dessins maquettes, objets et vêtements évitent la monotonie. Et pour parer à l'absence de musique qu’il eût été difficile à faire cohabiter dans un tel espace, une installation interactive de Konstantin Grcic et Matthias Singer tend ses écouteurs pour voyager en musique en quatre étapes des années 1960 aux années 1980.

Incubateur des tendances et des styles, la culture des clubs est comme le miroir du temps suspendu de l’éternelle jeunesse, jamais lassée de se réinventer en musique.

Night Fever
Designing Club Culture 1960 - Today
ADAM Brussels Design Museum
Place de Belgique
1020 Bruxelles
Jusqu’au 5 mai
Tous les jours de 10h à 18h
www.adamuseum.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.