L’Art de bien bouger

Vincent Baudoux
09 janvier 2019

L’art cinétique existe depuis plus d’un siècle, mais proposant des pratiques tellement éparses qu’un long recul s'est avéré nécessaire afin de percevoir ce qui les reliait. L’exposition présentée jusqu’au 20 janvier 2019 au Kunsthal de Rotterdam rend hommage aux précurseurs, aux classiques du genre, aux contemporains. Quatre-vingts artistes environ. Elle se base sur l’exposition Dynamo réalisée au Grand Palais à Paris en 2013.

Le foisonnement des prémices


Peintures, sculptures, photographies, cinématographies, installations, jeux de lumière, illusions, écrans, petits formats, constructions gigantesques et environnementales, mécaniques, organiques, interventions du spectateur, aucun fil conducteur ne définit un dénominateur commun évident entre ces pratiques parfois anciennes. Au début, il y a le mouvement futuriste en Italie, qui, dès 1910, est le premier à se demander « Comment représenter le mouvement, alors qu’une fois peinte, la toile est fixe ? » On n’y avait jamais pensé, parce que l’idée est un des fruits de la civilisation industrielle, laquelle propose une débauche de vitesse et d’énergies inconnues jusque-là, dont les trains, les avions, les automobiles. D’où ces tableaux, qui ne sont pas étrangers aux chronophotographies de Muybridge et de Marey, vers 1880 ! Soit une action qui se décompose en séquence, recomposée ensuite en une seule image. C’est encore la solution retenue par Marcel Duchamp en 1912, avec Nu descendant un escalier. Passionné de modernité, l’auteur de la Roue de Bicyclette - ready made susceptible d’enclencher un mouvement rotatif - propose ses premiers « rotoreliefs » en 1920, assemblages de disques activés par des moteurs électriques. Quelques années plus tard, Alexandre Calder présente Le Cirque, spectacle animé réalisé par des marionnettes en fil de fer, accompagnées d’effets sonores. 1932 voit ses premiers Mobiles, sculptures abstraites qui s’animent de manière imprévisible au gré des courants d’air. En 1939, Victor Vasarely produit Zebra, où il est indécidable de savoir si les rayures de l’animal sont noires sur fond blanc ou blanches sur fond noir, première œuvre d’une longue carrière vouée aux mirages plastiques. Ces trois précurseurs recouvrent à eux seuls les pratiques qui nécessitent l’énergie électrique, celles qui récupèrent des mouvements aléatoires, les courts-circuits de la vision que sont les illusions perceptives. Soit une grande part de ce qui deviendra l’art cinétique.

Une seconde génération devenue classique


L’exposition réussit un petit exploit, la concrétisation d’une maquette imaginée en 1963 par Heinz Mack, et jamais réalisée. Intitulée Ballet mécanique (en un probable hommage au film de Fernand Léger en 1924), des stèles réfléchissantes pivotent sur elles-mêmes à des vitesses variables, multipliant ainsi des impressions d’espaces qui se renvoient les unes les autres en échos aléatoires. D’autres pistes restent à explorer par d’autres artistes, ainsi, suspendre au plafond des centaines de barres souples qu’il convient de traverser, chaque visiteur modifiant l’ensemble par ses spécificités de taille, de vitesse de marche, de gabarit, de choix de parcours, dans une mouvance colorée dont il devient coauteur (Jesùs Raphaël Soto). Ou encore, une installation qui noie le spectateur dans la couleur, littéralement, au point que sensations et perceptions en deviennent étrangement palpables (Chromosaturation, de Carlos Cruz-Diez). C’est aussi le choix de Yayoi Kusama, dont les mises en scène induites par la persistance rétinienne conduisent aux hallucinations. Julio Le Parc travaille sur le même terrain, mais avec des faisceaux lumineux ou des particules qui agissent en mosaïques tridimensionnelles et mobiles. Chacun de ces créateurs propose une façon d’abolir les repères perceptifs habituels, à commencer par le confort du regard à distance, devenu au fil des siècles la norme quand il s’agit d’œuvres d’art. Désarçonner les sensations, décontenancer les perceptions : ambitieux programme que celui-là !

Plus près de nous


Depuis son enfance, l’être humain apprend que la pesanteur est une chose avec laquelle on ne plaisante pas. Sauter, tomber, garder l’équilibre sont parmi les apprentissages les plus fondamentaux, histoire d’apprendre une des lois qui régit toute vie terrestre. D’où la fascination pour les phénomènes de lévitation, pour le Blaues Segel de Hans Haacke, qui, de manière contre-intuitive, obstinément, flotte en apesanteur. Qui ne connaît l’œuvre de Bridget Riley et ses moirages, étendard classique de la peinture cinétique ? Elle est présente ici avec ces toiles caractérisées par leurs effets visuels intenses, le plus souvent une trame concentrée dans laquelle une minime déformation de proche en proche entraîne un effet papillon visuel. Gerhard von Gravenitz utilise le monochrome blanc, en relief, des points lumineux, des machineries cachées qui animent l’œuvre, et a été un des premiers à utiliser la conception assistée par ordinateur. De son côté, Jan van Munster travaille lui aussi la lumière, mais avec des tubes néon, le plus souvent filiformes, utilisant une double perception pareille à ce que nous voyons d’un éclair un soir d’orage : une ligne quasi continue en synthèse, mais fabriquée de mille petits errements locaux. L’idée des fractales n’est pas loin. Toujours dans le domaine du spectaculaire, il faut citer les installations du sculpteur Christian Megert qui font la place belle aux miroirs, l’espace familier devenant aussi étrange qu’un kaléidoscope. Du côté des plus jeunes, Jeppe Hein invite le spectateur à activer un processus d’architectures virtuelles, et à les modifier selon son comportement et son parcours. La perception variable du temps, les illusions auditives sont explorées par Zilvinas Kempinas, tandis que les phénomènes de persistance rétinienne, de mouvements simulés, de moirages, sont proposés par Philippe Decrauzat. On le voit, l’art cinétique contemporain cible les sens, les déroute, et par-là les remet en question. Ce n’est peut-être qu’un début, tant il se pourrait qu’avec l’interconnectivité galopante, le numérique et le monde virtuel qui devient réalité, on en soit seulement à l’aube de phénomènes (artistiques) dont nous n’avons pas la moindre idée, et dont l’art cinétique jusqu’à présent ne serait qu’une intuition balbutiante…

Action > - < Réaction, 100 Years of Kinetic Art
Kunsthal, Museumpark
Rotterdam
Pays-Bas
Jusqu’au 20 janvier 
https://www.kunsthal.nl/

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.